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Prix Intramuros à Cognac

Des auteurs de polars derrière les barreaux

« La balade de l’escargot » faisait partie des six livres retenus pour le Prix Intramuros de Cognac, qui a été remis samedi 19 juin. J’ai donc fait le voyage au pays de l’eau de vie et du polar pour y rencontrer les autres nominés, et les détenus qui avaient sélectionné nos romans. Le prix a été attribué à Tony Cossu pour « Taxi pour un ange » paru chez Plon.

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Bernard Bec, infatigable animateur du Festival Polar & Co et des Journées Intramuros, entouré d’une belle équipe de bénévoles, à l’heure de la remise des prix. (photo Gérard Manuel)

Mon roman « La balade de l’escargot » faisait partie des six livres retenus pour le Prix Intramuros de Cognac, qui a été remis samedi 19 juin. J’ai donc fait le voyage en Charente pour y rencontrer les autres nominés, Bernard BOUDEAU (« Méfie-toi d’Assia »), Alain BRON (« Le fruit du doute »), Éric MANEVAL (« Retour à la nuit »), Jean-Paul JODY (« La route de Gakona ») qui n’a pu se déplacer et Tony COSSU dont le « Taxi pour un ange » (Plon) a reçu le prix, mais en l’absence de son auteur victime d’un accident de la route.
Ce fut aussi l’occasion de faire connaissance avec la belle équipe de volontaires qui officient avec Bernard Bec pour la bonne marche du prix Intramuros comme du salon Polar & co qui se tient lui en octobre. Son originalité : le jury est composé de détenus des six établissements pénitentiaires du Poitou-Charentes (Bédenac, Niort, Rochefort, Saintes, Angoulême et St Martin de Ré).

Le Prix Intramuros a été créé en 2005, dans le cadre du Salon "POLAR & CO". Les premiers lauréats ont été Bob Garcia, J.P.Delfino, Peter May, Karine Giebel et Pascal Martin (ces deux derniers étaient présents samedi).
Avant la journée de remise des prix et des signatures (sans oublier la dégustation d’une certaine eau de vie…), celle du vendredi 18 juin nous a permis, à nous les romanciers, d’aller à la rencontre de nos lecteurs en milieu carcéral. Une expérience forte, dont je rends compte ci-dessous.

Pour marcher sans tourner en rond

Que ce soit à Saintes ou à Saint-Martin de Ré, j’ai bien sûr ressenti dès le passage du portique et des grilles le poids terrible des murs en même temps que j’approchais ce que peut être l’oppression de l’enfermement pour les détenus. Mais j’ai surtout rencontré des hommes. Et de la vie qui s’acharne à s’inventer des chemins de liberté malgré les barreaux, des chemins de passion avec les livres et l’imaginaire, des chemins d’encre pour marcher sans tourner en rond.

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Quatre auteurs de polar devant la prison de l’Ile de Ré, Michel Baglin, Alain Bron, Karine Giebel et Éric Maneval.,
Photo Gérard Manuel

Ces rencontres ont été fortes. Pour moi du moins, mais les poignées de mains chaleureuses qui les ont parachevées m’ont paru dire que l’émotion était réciproque, que le courant entre détenus et auteurs était bien passé.

Ceux qui ont manifesté l’envie de nous rencontrer il est vrai croient aux romans, à la littérature, aux mots. Deux au moins m’ont dit, ce que j’ai rarement entendu affirmer avec autant de force ailleurs, que les livres les avaient sauvés. J’avoue que j’en ai eu la chair de poule. Parce que je partage le même enthousiasme pour la littérature, la même foi – la seule que j’aie – dans la possibilité qu’elle nous offre d’un vrai et profond partage d’idées, d’émotions, d’espoirs. Des livres pour augmenter la vie, mieux vivre sa richesse. Je ne dirais pas s’évader du monde (même s’ils permettent d’échapper momentanément à la promiscuité, au bruit, aux murs, comme ils nous l’ont tous affirmé), je dirais plutôt des livres et des mots pour s’élargir. Mieux respirer peut-être.

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Un article de la Charente Libre signé J-P Coffin

Oui, à Saintes comme à Saint-Martin de Ré, j’ai rencontré des lecteurs qui comptent. Parce qu’ils savent de quoi le roman noir est fait et qu’ils nous ont lus, si l’on peut dire, en connaissance de cause. Quand ils estiment que telle situation ou tel personnage est crédible, cela vaut certificat d’authenticité et j’avoue en être flatté.

Mais les discussions, les remarques, voire les critiques m’ont montré que si les détenus sont des lecteurs exigeants, ils sont surtout hypersensibles, « à vif », parce que concernés peu ou prou par cette part obscure de chacun de nous que le polar explore. « Comment, pourquoi, vous mettez-vous à la place d’un criminel, d’un meurtrier ? » nous ont demandé certains. Question difficile, certes. Pour ma part, j’ai toujours été persuadé que nous sommes tous faits de la même étoffe et des mêmes pulsions et contradictions, mais dans des proportions et avec des dominantes variables : en chacun, il y a tous les autres, et c’est bien pour ça que nous pouvons nous deviner ou nous comprendre. Et c’est bien pour ça que les auteurs peuvent se glisser dans la peau de leurs personnages. Et c’est bien pour ça que les lecteurs peuvent s’y reconnaitre. Sans se payer de mots, je crois vraiment qu’il y a dans la lecture et dans l’écriture une sorte de fraternité à l’œuvre, et qu’elle est d’autant plus forte que nous différons sur nos goûts, nos manières de voir et de mener nos vies.

Tout vivant il me semble, dès qu’il s’arrête et fait une pause un instant, est pris du vertige d’être au monde, étonné d’être ici, à un moment d’une histoire qui l’a conduit là où il est présentement. Qu’il soit dedans ou dehors ne fait pas grande différence sur ce point il me semble, sauf que le prisonnier a lui, par la force des choses, continuellement l’occasion de « se poser. ». C’est bien ce sentiment diffus de communauté de condition des humains, en même temps que de différence de parcours avec des histoires qui basculent parfois, que j’ai ressenti là, dans cette intimidation réciproque du début, ces non-dits quelquefois, mais aussi ces complicités dans les mots, les questions qu’on pose à soi-même autant qu’à l’autre et les réponses dont tous sentent qu’elles interrogent finalement plus qu’elles n’expliquent quoi que ce soit…

A la fin de cette journée aussi pleine d’émotion que crevante, j’ai eu l’impression que j’avais beaucoup à digérer. Et je ne crois d’ailleurs pas que ce soit encore fait ! Parce que j’ai beaucoup reçu, plus sans doute que j’ai donné (et c’est une forme de leçon). Et que l’expérience était très forte, comme me l’a prouvé cette impression bizarre et paradoxale de futilité ressentie en sortant de « la Citadelle » et en retrouvant tout autour (et si près !) les touristes de l’île de Ré.

Michel Baglin Le 21 juin 2010

mercredi 23 juin 2010, par Michel Baglin

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Pour mémoire, le salon Polar & Co se déroulera cette année les 15, 16 et 17 octobre 2010. Pour en savoir plus, allez sur le site de Polar & Co, et du Prix Intramuros : cliquer ici.

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