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Gérard Bayo

L’anti-formatage

Lecture de « Gérard Bayo, un poète pour demain » par Lucien Wasselin

À quoi se rend-on compte de l’intérêt que suscite un poète ? Jadis, cela se mesurait à la collection Poètes d’aujourd’hui et au tirage de chaque volume. Aujourd’hui aux ouvrages savants et confidentiels que suscite une œuvre, aux anthologies, à la publication en poche, à la collection Présence de la poésie qui reproduit celle créée par Pierre Seghers en 1944. Il faudra maintenant ajouter ce livre atypique que publie Rüdiger Fischer à l’enseigne des Éditions en Forêt. Si celui-ci est consacré à Gérard Bayo, il faut souhaiter que d’autres voient le jour.



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Photographie : Vincent Bayo

Gérard Bayo est une voix singulière de la poésie contemporaine, il résiste à la lecture. Ce livre est donc le bienvenu. Divisé en cinq chapitres (intitulés Repères) suivis d’une série de poèmes non publiés à ce jour, il regroupe trois études inédites, cinq préfaces à des recueils s’échelonnant de 1971 à 1997, des articles, des notes de lecture (in extenso ou des fragments significatifs), des entretiens, des lettres, des réponses à des enquêtes… Plus d’une trentaine de plumes, c’est dire la diversité des approches. Une chronologie, une bibliographie et un cahier de photographies viennent compléter l’ensemble sur un plan plus pratique.
Le deuxième chapitre est en grande partie occupé par « Le Joueur de cartes » consacré à Rimbaud, auquel font écho, dans le chapitre 4, des bribes relatives aux essais que Bayo à écrits sur l’œuvre de « l’homme aux semelles de vent ». On connaît l’intérêt que Gérard Bayo a toujours porté à ce dernier qui traverse de nombreux poèmes et à qui il a consacré, de 1985 à 2007, cinq essais (dont un seul, le dernier, est actuellement disponible). « Le Joueur de cartes » est un long texte d’une cinquantaine de pages qui veut montrer comment Rimbaud utilise les homonymes de deux cartes (celle du cadastre et celle du ciel) pour écrire certains de ses poèmes. Gérard Bayo me précise, dans un courrier, que « le souci constant de Rimbaud était de joindre la terre des ensevelis et le ciel (au sens où chacun voudra l’entendre disons celui de la vie) ». L’approche de Bayo est suffisamment inhabituelle pour provoquer des réactions tranchées : depuis l’expéditif « Un navet » en 2009 de J-J Lefrère dans La Quinzaine littéraire à ces mots de Gilles Baudry dans une lettre adressée à l’auteur : « Après cela, comment oser publier les Œuvres complètes de Rimbaud dans une nouvelle version de la Pléiade ? » Voilà qui rappelle les polémiques qui opposèrent les surréalistes à Claudel.

Sur les pas de Rimbaud

Dans « Terre des pauvres », un passage du « Joueur de cartes », Gérard Bayo fait le récit d’un périple en Ardenne et prend le temps d’écrire quelques vers qui sont comme l’essence de ce voyage sur les pas de Rimbaud ; j’en extrais ces bribes : « J’étais devenu pauvre et vacant dans une sorte d’adieu à moi-même… » Peu importe l’interprétation qu’il établit de l’expérience relatée, nous devenons tous « vacants et pauvres ». Et nous sommes tous alors dans la « salle d’attente de la vraie vie ». Ce qui n’enlève rien aux lectures plus radicales de l’œuvre de Rimbaud, tant cette dernière constitue un continent difficile à explorer. Reste que Rimbaud se confond avec ces mots qui terminent la Préface qu’Aragon écrivit à « Une saison en Enfer » (et qui parut à Belgrade en 1930) : « Une sorte de radium intellectuel, dont on ne peut deviner l’usage, mais dont les ravages au loin se font déjà merveilleusement sentir ». Le mot « déjà » n’est sans doute plus de mise aujourd’hui, mais je m’éloigne de Gérard Bayo avec cette citation d’Aragon…

Dans l’entre-deux des vivants et des morts.

Le plus intéressant, à mes yeux, réside dans les diverses approches qui tentent d’expliquer la singularité de l’écriture de Bayo. Une écriture qui intègre le titre au corps du poème, qui est trouée de blancs, de mots rongés, de parenthèses encadrant du vide, une écriture qui a fait qualifier par certains, un passage de « Ressac de lumière » de « charabia qui se prétend poème ». Les propos de Gérard Bayo, qui s’explique de cette singularité, sont rapportés : « Les poèmes de "Ressac de Lumière" se situent bien dans l’entre-deux des vivants et des morts. Ainsi ()RRASQUE - p 135 - qui fera sans doute hausser bien des épaules, provient des témoignages découverts à Auschwitz dans des bidons et bouteilles, manuscrits rongés d’humidité, lisibles/illisibles - d’où les parenthèses et points de suspension ». Propos à rapprocher de la démarche de Yannis Ritsos qui, d’août à septembre 1949, au camp de Makronissos (construit avec les dollars du plan Marshall) écrivit et enterra aussi ses poèmes dans des bouteilles vides : cruauté de l’Histoire !
A lire les propos des uns et des autres, à lire les poèmes de Gérard Bayo, le projet de celui-ci apparaît clairement. Il s’agit de rendre audible l’inaudible, de répondre à une exigence de dépassement du lyrisme convenu afin de rendre intelligible le monde, quitte à mettre en lumière « le noyau d’obscurité » de la poésie. Car forger un tel langage ne va pas sans risques : Gérard Bayo en convient, lui qui affirme dans une enquête « … tenter de dépoussiérer les mots sans relâche, de les dégauchir, de les restituer, de déconstruire et reconstruire la réalité perçue afin de la rendre un tant soit peu plus proche du réel et donc de réparer, d’une certaine manière, invisiblement, le mort mutilé et le visage défiguré de celui qui est aimé ».

Poète pour aujourd’hui

Alors, Gérard Bayo, un poète pour demain ? Oui et non, car Gérard Bayo est un poète pour un aujourd’hui qui en a terriblement besoin. La langue a besoin d’être décapée, les discours lénifiants (même sous leur forme dramatique) des grands moyens d’information ayant créé une novlangue travestissant le réel pour mieux faire adhérer l’opinion ou les masses populaires à un monde insupportable. C’est là tout le projet de Gérard Bayo, un projet qui demande sensibilité et intelligence au lecteur.
Comment alors ne pas penser à la formule de Ludwig Wittgenstein : « Les limites de ma langue sont les limites de mon monde ». Gérard Bayo nous offre une occasion de repousser ces limites. On pense aussi à Pierre Bourdieu affirmant que « le système scolaire enseigne non seulement un langage, mais un rapport au langage qui est solidaire d’un rapport aux choses, un rapport aux êtres, un rapport au monde complètement déréalisé ». Voilà qui est clair ! Lisez Gérard Bayo, aujourd’hui…

Lucien Wasselin



Lire aussi :

« Neige » suivi de « Vivante étoile »

« Un printemps difficile »

« La gare de Voncq »

Gérard Bayo, l’anti-formatage



samedi 20 octobre 2012, par Lucien Wasselin

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« Gérard Bayo, un poète pour demain »


Editions en Forêt (Verlag Im Wald)
Doenning 6. D 93485 RIMBACH.
240 pages, 10 euros.



Gérard Bayo

Gérard Bayo, né à Bordeaux en 1936. A publié une vingtaine de recueils de poèmes et plusieurs essais sur l’œuvre d’Arthur Rimbaud.

Bibliographie succincte

Poèmes :
. Les Pommiers de Gardelegen, préface de Pierre Emmanuel. Ed. Chambelland, 1971.
. Un Printemps difficile, préface de Jean Malrieu. Ed. Chambelland, 1975 (prix A. Artaud 1976).
. Didascalies. Ed. Le Verbe et l’empreinte, 1977.
. Au Sommet de la nuit. Ed. Saint-Germain-des-prés, 1980.
. Déjà l’aube d’un été. Ed. Saint-Germain-des-prés, 1984.
. Didascalies II. Ed. Le Verbe et l’empreinte, 1985.
. Vies. Ed. Sud, 1989.
. Poeme. Ed. Dacia Cluj-Napoca, Roumanie (prix international Lucian Blaga 1991).
. Le Mot qui manque. Ed. L’Arbre à paroles, 1994.
. Omphalos. Ed. L’Arbre à paroles, 1995 et Verlag im Wald, 1997, Rimbach, Allemagne.
. Tu nous gardes en mémoire, préface de Jean Joubert. Ed. Librairie Bleue, 1997.
. Dans la Baie du Silence. Traduction en allemand de Rüdiger Fischer. Ed. Verlag im Wald. 2001.
. Pierre du seuil. Ed. L’Arbre à paroles, 2003.

. Instant donné. Version allemande de Rüdiger Fischer. Ed. Verlag im Wald, 2004.
. Km 340. Atelier La Feugraie, 2006.
. Ressac de lumière. Version allemande de Rüdiger Fischer. Ed. Verlag im Wald, Rimbach, 2006.
. Pas Encore, traduction de Rüdiger Fischer. Ed. Verlag im Wald, Rimbach, 2009.
. Chemins vers la terre, Le Taillis Pré, Châtelineau, Belgique, 2010.
. Murs de lumière, traduction de Rüdiger Fischer. Verlag im Wald Rimbach, 2010 (prix Virgile 2010).

. La Gare de Voncq. Ed. L’Arbre à paroles, Amay, Belgique, 2011.

essais :
.Aux éditions Verlag im Wald, Rimbach, Allemagne : L’Autre Rimbaud, 2007.



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