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Gérard Bayo

« Un printemps difficile »

Le dernier livre de Gérard Bayo est une anthologie poétique. Mais il ne faut pas se fier au genre annoncé ! Cette anthologie n’est pas thématique ni chronologique comme le sont habituellement de tels ouvrages. Elle est un livre neuf, ce qui mérite quelques explications.



Anthologie, oui. Car on retrouve des poèmes parus çà ou là, dans des recueils publiés depuis 1975 jusqu’à aujourd’hui. Mais, car il y a un mais, ces poèmes ne sont pas classés par recueils contrairement à ce que les titres des « chapitres » pourraient laisser croire. D’ailleurs, Un printemps difficile 2 ne recouvre aucun recueil et, à le lire attentivement, on trouve des poèmes extraits de divers recueils.
Dès les premières pages, le lecteur attentif a son attention éveillée quand il lit un poème intitulé Dœnning et dédié à Rüdiger & Johanna Fischer dans un chapitre dont le titre évoque un recueil publié en 1975 chez Chambelland : le premier recueil de Bayo qui paraîtra aux Éditions en Forêt, traduit en allemand par Rüdiger, date de 1997, soit 22 ans plus tard. Alors ? Inédit ou non ? Ou quoi ? Car la quatrième de couverture annonce des inédits… Il n’est pas question de se livrer à un relevé systématique de telles « anomalies » (par rapport au genre annoncé) mais on me permettra de signaler deux occurrences. Page 151, est donné à (re)lire ( )RRASQUE qu’on trouve dans Ressac de lumière (p 135) ; mais les deux versions sont différentes. Page 12, est donnée à (re)lire DEVANT LA RIA… qu’on trouve dans La Gare de Voncq (p 15) à l’identique. A contrario, DE VONCQ À ROCHE (page 163) qu’on s’attendait à retrouver dans La Gare de Voncq n’y figure pas… Poursuivre serait fastidieux.
L’anthologie de Gérard Bayo mêle donc de véritables inédits à des poèmes repris de livres précédemment publiés mais indépendamment des titres de « chapitres » qui égarent le lecteur… Une lecture attentive et une bonne connaissance de l’œuvre sont nécessaires pour faire la différence entre inédits et non. Se construit ainsi un étrange dialogue entre les deux types de poèmes qui voisinent. Ce choix peut donc se lire comme un recueil original tant Gérard Bayo bouleverse l’art difficile de l’anthologie personnelle : l’ensemble est ainsi agencé que « les poèmes, par leur emplacement dans le livre, se conviennent mutuellement, se complètent ou se répondent ».

Un livre neuf… Quelle voix découvre-t-on ? Le lecteur sera sensible à l’enjambement entre le titre du poème et son premier vers qui est spécifique à Gérard Bayo, il sera aussi sensible à cette écriture souvent torturée, elliptique, obscure (Gérard Bayo avoue ignorer en partie de quoi parle le poème…). Mais ce qui frappe, c’est que le sens du poème est toujours là. Parfois dans la dédicace qui donne, à sa façon, de précieuses indications (au lecteur de faire des recherches !). Ainsi, page 149, un poème « obscur » devient transparent quand on sait qui est Macha Rolnikaite à qui il est dédié : Macha Rolnikaite a laissé son nom dans l’Histoire pour avoir écrit son journal, celui des derniers jours des juifs de Vilnius. Le projet de Gérard Bayo apparaît alors clairement : se faire l’écho de ce témoignage insupportable, passer outre les tabous de l’histoire officielle de la Lituanie : « Ta seule parole est l’instant / accordé en moi ».
On a parfois l’impression que Gérard Bayo cherche à cerner l’indicible, d’où cette écriture fragmentée où se mêlent vers brefs, voire mots isolés et vers plus amples. Le miracle (?) s’accomplit car le poème finit toujours par capter un indicible qui tremble et qui reste fugitif. Ce n’est pas le moindre des mérites de la poésie de Gérard Bayo…
Un mot, pour terminer, sur la présence dans cette anthologie du poème ( ) RRASQUE. Dans une lettre que Gérard Bayo m’a adressée en mai 2006, il écrit : « ( )RRASQUE provient des témoignages découverts à Auschwitz dans des bidons et bouteilles, manuscrits rongés d’humidité, lisibles/illisibles - d’où les parenthèses et points de suspension. » Il ajoute : « Puis […] éprouvant le besoin d’une langue où me tenir un instant (à l’instar de Claude Esteban déchiré entre l’espagnol et le français), d’une langue à réinventer, j’ai utilisé un enregistrement de chansons en néo-grec, écoutant la bande magnétique à l’envers. Le charabia ou l’illisible du poème résulte de la transcription fidèle de cette langue que j’aime tant, la plus belle à mon sens et donc celle de la vie, défigurée pourtant et en cela parente de celle des morts du camp. » Poésie d’après Auschwitz ? Sans doute. Mais aussi la preuve que les poèmes de ce recueil, par leur emplacement, se conviennent mutuellement, par le ton.

Il y aurait encore à écrire longuement sur ce Printemps difficile. Mais je préfère laisser la parole à Gérard Bayo : « Si mon poème est d’Après Auschwitz, c’est à un futur, à un printemps qu’il aspire - certes un Printemps difficile, pas celui des idéologies ou de certaines philosophies. » Et il faut le remercier de ces mots car le climat idéologique actuel est rance : il ne fait que répéter les antiennes les plus éculées de l’égoïsme (et de ses eaux glacées), du profit et de l’individualisme économique. Ce n’est pas pour cela que sont morts nos frères dans les camps d’extermination, ce n’est pas pour cela qu’écrivent les poètes…

Lucien Wasselin.



Lire aussi :

« Neige » suivi de « Vivante étoile »

« Un printemps difficile »

« La gare de Voncq »

Gérard Bayo, l’anti-formatage



mardi 1er juillet 2014, par Lucien Wasselin

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Gérard Bayo
« Un printemps difficile ».


L’Herbe qui tremble éditeur
234 pages, 18 €.
On peut commander directement chez l’éditeur : 25 rue Pradier. 75019 PARIS ou sur le site www.lherbequitremble.fr…



Gérard Bayo

Gérard Bayo, né à Bordeaux en 1936. A publié une vingtaine de recueils de poèmes et plusieurs essais sur l’œuvre d’Arthur Rimbaud.

Bibliographie succincte

Poèmes :
. Les Pommiers de Gardelegen, préface de Pierre Emmanuel. Ed. Chambelland, 1971.
. Un Printemps difficile, préface de Jean Malrieu. Ed. Chambelland, 1975 (prix A. Artaud 1976).
. Didascalies. Ed. Le Verbe et l’empreinte, 1977.
. Au Sommet de la nuit. Ed. Saint-Germain-des-prés, 1980.
. Déjà l’aube d’un été. Ed. Saint-Germain-des-prés, 1984.
. Didascalies II. Ed. Le Verbe et l’empreinte, 1985.
. Vies. Ed. Sud, 1989.
. Poeme. Ed. Dacia Cluj-Napoca, Roumanie (prix international Lucian Blaga 1991).
. Le Mot qui manque. Ed. L’Arbre à paroles, 1994.
. Omphalos. Ed. L’Arbre à paroles, 1995 et Verlag im Wald, 1997, Rimbach, Allemagne.
. Tu nous gardes en mémoire, préface de Jean Joubert. Ed. Librairie Bleue, 1997.
. Dans la Baie du Silence. Traduction en allemand de Rüdiger Fischer. Ed. Verlag im Wald. 2001.
. Pierre du seuil. Ed. L’Arbre à paroles, 2003.
. Instant donné. Version allemande de Rüdiger Fischer. Ed. Verlag im Wald, 2004.
. Km 340. Atelier La Feugraie, 2006.
. Ressac de lumière. Version allemande de Rüdiger Fischer. Ed. Verlag im Wald, Rimbach, 2006.
. Pas Encore, traduction de Rüdiger Fischer. Ed. Verlag im Wald, Rimbach, 2009.
. Chemins vers la terre, Le Taillis Pré, Châtelineau, Belgique, 2010.
. Murs de lumière, traduction de Rüdiger Fischer. Verlag im Wald Rimbach, 2010 (prix Virgile 2010).
. La Gare de Voncq. Ed. L’Arbre à paroles, Amay, Belgique, 2011.

essais :
.Aux éditions Verlag im Wald, Rimbach, Allemagne : L’Autre Rimbaud, 2007.



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