Retour à l’accueil > Auteurs > KEWES Alain > Des nouvelles pour aller « au-delà de soi »

Alain Kewes

Des nouvelles
pour aller « au-delà de soi »

« Le Geste manqué de l’amant », « Les Cuisses blanches de la nuit », « Quand ça veut pas », « Ce n’est pas mon visage »

Alain Kewes est d’abord nouvelliste, même si on parle de plus en plus de lui comme créateur et animateur des éditions Rhubarbe. Son art est tout d’introspection et de clins d’œil, la finesse psychologique le disputant à l’humour pour, à travers les gestes anodins, dévoiler lentement les fêlures et la vérité des êtres.
Il a obtenu en 1997 le prix Prométhée de la nouvelle pour son recueil « Le Geste manqué de l’amant » (éditions du Rocher). Dernier recueil : « Ce n’est pas mon visage »

JPEG - 35.6 ko
Alain Kewes à l’Abbaye de l’Escaladieu
Photo MB

Sous les gestes les plus anodins, le quotidien le plus lisse, ne cessent de circuler les eaux souterraines d’une vie plus brutale, secrète, voire tragique. Et c’est dans les chutes abruptes de ses nouvelles qu’Alain Kewes les révèle, transfigurant soudain ce qui vient de nous être raconté pour lui donner sa profondeur et son sens universel.

« Le Geste manqué de l’amant »


Son recueil distingué par le prix Prométhée, « Le Geste manqué de l’amant » (Du Rocher) s’ouvre sur une narration double : un homme dans un hôtel lit un roman policier et surprend une dispute dans la chambre voisine ; les deux histoires finissent par se rejoindre, la frontière entre le réel et l’imaginaire étant aussi perméable que fragiles les cloisons d’un hôtel...
Cette frontière, Kewes ne cesse d’en jouer, un peu à la manière d’un Kundera usant de tous les registres de l’écriture pour à la fois modeler et disséquer ses personnages, mettre à jour ce qu’Alain Absire, préfacier du recueil, nomme « leurs vérités les plus sourdes ». Vérités que le lecteur est d’ailleurs amené à deviner, sinon à inventer : parvenu à la fin de chaque nouvelle, il doit remonter les fausses pistes car, souvent, tout a basculé et la perspective a radicalement changé. A lui alors de compléter les blancs, d’en appeler à son imagination pour parfaire la réalité.
Cela se tisse avec humour, comme dans « La Grande course de fond de printemps » où il faut attendre la dernière phrase pour connaître l’identité de l’athlète engagé dans la folle épopée saisonnière, un liseron s’empressant de conquérir son territoire aux premiers beaux jours. Mais aussi avec un art consommé d’écrivain, dans « La Vaisselle » par exemple, où un homme abandonné par sa femme se décide enfin à affronter la vaisselle entassée depuis son départ, remontant ainsi le temps à travers les débris et les strates du désespoir au jour le jour.

Le « détail d’un confondante vérité »

La finesse psychologique, mais surtout la peinture minutieuse du quotidien, la justesse des notations, le « détail d’un confondante vérité » (Absire) donnent à ces textes toute leur crédibilité et leur force. « Mon écriture ne dénude pas l’homme, elle l’habille », dit Kewes, ajoutant : « mais c’est au sens où un vêtement dit quelque chose de celui qui le porte ».
Et en effet, les fantasmes, les manies, les rêves qu’il prête à ses personnages font leur épaisseur et les révèlent mieux que leurs faits et gestes. Réel et imaginaire une fois encore se superposent, comme dans toute vie.

(240 pages. 118 F. Préface d’Alain Absire. Editions du Rocher)

« Quand ça veut pas »


Un brin de tabac coincé au fond de la gorge, votre bonne vieille paire de pantoufles qui vous lâche… il y a des jours comme ça où tout va mal, et c’est par eux que s’ouvre cet autre recueil de nouvelles d’Alain Kewes, « Quand ça veut pas » paru aux éditions Gros textes.
Rien de tel que pareils drames infinitésimaux pour pointer tous les petits ridicules qui constellent nos quotidiens domestiques. Et même quand ça semble vouloir aller un peu moins mal, comme pour cet éboueur qui croit avoir peut-être ramassé la fortune dans ses filets, l’accident n’est jamais loin, ni la déconfiture des rêves… Bref, l’ironie du sort, comme on dit, dont Kewes se fait le scribe facétieux.
Il faut, bien sûr, beaucoup d’humour (noir), de la tendresse pour ses personnages, une connaissance intime de nos travers et, surtout, un vrai talent de conteur pour narrer avec bonheur (et plaisir pour le lecteur) ces aventures cocasses qui sont toujours révélatrices d’une dérision : celle de l’esprit de sérieux, celle du confort, celle de rêves mal assumés, de l’hypocrisie sociale, etc.
Et Kewes ne rechigne pas à mettre les moyens : quand ça veut pas, avec lui, ça va loin ! En témoigne la dernière et hilarante nouvelle qui raconte les déboires d’un brave homme voulant mettre à profit un week-end sans son épouse pour se payer, juste un peu, « du bon temps ». Rien de grave : faire un tour en ville, boire un demi au café sans avoir à rendre de compte… Mais le manque est tel, qu’il va combler son vide existentiel de petits verres de trop et de grandes effusions lyriques et fraternelles. Jusqu’à déclencher une véritable cascade de catastrophes qui vous fait frémir à la seule idée d’aller boire un coup. C’est dire si l’auteur a du talent !

(82 p. 5 euros. Gros Textes : Fontfouranne. 05380 Châteauroux-les-Alpes)

« Les Cuisses blanches de la nuit »


Onze nouvelles composent ce recueil paru en 2002, « Les Cuisses blanches de la nuit » (Fer de chances éd.). Onze nouvelles pour reconstituer par les détails la vérité des vies : « ce ne sont pas les symboles les plus ostentatoires qui nous constituent, mais les plus légers », écrit Alain Kewes dans le beau texte en forme de lettre, « L’invitation », qui clôt le recueil. Et en effet, le narrateur affirme à son interlocutrice, Elise, que « la vérité n’est pas chez toi, dans ce havre que tu as su protéger des regards. Elle est du côté de ton emploi de vendeuse, madame Lejeune et ses allusions, les clients, les collègues de la galerie marchande, les passagers du bus ce matin, ces lycéens, ce vieux monsieur, tous ces regards qui te pétrissent et te fondent. »
Cette attention portée aux menus faits divers du quotidien (par exemple, cet automobiliste qui regarde dans son rétroviseur l’automobiliste qui le suit parler toute seule avec force gestes, ou cet homme qui décolle le papier peint de sa chambre en songeant à son père) alliée à une narration malicieuse et un style qui connaît l’art de « s’enrouler dans le timbre suave d’un mot », donne une allure faussement désinvolte à la narration et aux personnages. Mais la légèreté n’est qu’apparente ; en fait, c’est en soi que chacun s’enfonce, dans un tournis quasi métaphysique. Il n’en va pas autrement pour cet employé du péage qui chaque nuit attend le passage de l’automobiliste laissant voir ses jambes et qui croit s’en satisfaire, parce que « donner un sourire, voleter, papillon, sur la crête des choses, effleurer d’un regard sans chercher à percer les apparences suffisaient à son bonheur léger » : il finira par craquer, tout remettre en cause.
Oui, « les vies s’étayent sur du vide, épaisses de manques, de carences, de défaillances irremplaçables », mais les mots aident à y voir un peu plus clair – « l’amoncellement hétéroclite a besoin d’être réécrit, interprété » - en soi, et surtout chez autrui. Car toutes ces petites tentatives d’introspection passent par le singulier et donnent accès aux autres. Dans une interview, Alain Kewes rappelle qu’écrire s’est s’engager « au-delà de soi », c’est « être meilleur que soi-même ».
Notons enfin que ce recueil est l’occasion de beaux portraits de femme, intimistes, délicats. On a envie d’appliquer à l’auteur ce qu’il écrit d’un de ses personnages : « Les femmes l’émouvaient facilement. Il avait l’art de s’éprendre, se toquant d’un regard clair, d’une moue, d’une paire de jambes, de formes suggérées par un chemisier échancré. Il pouvait s’enrouler dans le timbre suave d’un mot, se troubler au souvenir d’un geste distrait. Il se nourrissait du sentiment amoureux. »

« Ce n’est pas mon visage »



« Ce n’est pas mon visage », le titre du dernier recueil d’Alain Kewes réunissant onze nouvelles, n’appartient à aucune d’elles, mais pourrait s’appliquer à nombre des personnages qui y gravitent. Car sous les apparences, l’identité est souvent incertaine pour eux. Même la nouvelle qui ouvre le livre et s’avère ressortir du fantastique symbolique dessine la mort et son approche sous différentes enveloppes.
Oui, l’autre qui est en nous pousse souvent un peu sa corne ici (« Le potager révélateur »), la personnalité est mal assurée (« Un vélo dans la tête ») et le langage mène la barque, quand ce ne sont pas les livres qui décident de votre sort (« Arrêt sur lecture »). Tout tient parfois à quelques mots qu’on se retient ou non de prononcer et qui peuvent décider de l’issue du désamour (« Des ronces »), ou de la compassion. A l’instar de cet éditeur qui reçoit des inédits d’E.A. Poe et ne cesse de s’interroger sur leur authenticité (« Contes d’auteur »), on flirte toujours dans ces pages avec une réalité que nourrit l’imaginaire et hantent les phantasmes (« La bête enfermée »). Il est vrai que l’auteur aime les fausses pistes, policières notamment, et nous incite par allusions à inventer des horreurs que la fin récuse (« Tangram »). C’est qu’il s’amuse aussi et de son encre noire nous fait souvent sourire… jaune, bien sûr.
(Le Bruit des autres éd. coll. Encres vagabondes. 112 pages. 13 euros. ISBN 978-2-35652-065-4)

Michel Baglin



jeudi 20 janvier 2011, par Michel Baglin

Remonter en haut de la page



Alain Kewes

JPEG - 40.7 ko
Alain Kewes est aussi éditeur : ici derrière son stand au Salon du livre de Paris
Photo Michel Baglin

Alain Kewes est né en 1958 à Forbach. Documentaliste à Auxerre, où il a créé et coordonne chaque année les Rencontres de Poésie, il est l’auteur de plusieurs recueils de nouvelles - dont « Le Geste manqué de l’amant » (Le Rocher) qui lui a valu le prix Prométhée de la nouvelle en 1997 – et d’un recueil de poèmes.
Il est aussi lecteur public, critique, chroniqueur et éditeur : il a en effet créé en 2004, et anime depuis, les éditions Rhubarbe.

Alain Absire dit de lui : « Chez lui, il y a du Borges et du Beckett. De l’absence ou du rien, il fait un dédale de miroirs éclaboussés de multiples reflets. Occasions perdues, désirs insatisfaits, photos prises qu’on ne verra jamais, lettres qui ne parviennent pas à leur destinataire, rencontres impossibles ou assassinats post mortem… ».



Écouter et voir une interview d’Alain Kewes portant sur la nouvelle sur « la Voix des mots » Ici.





Le Site des éditions Rhubarbe



-2017 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0