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Marie-Claire Bancquart

La mémoire de l’incertain

Lecture par Bernard Mazo de « Explorer l’incertain »

Marie-Claire Bancquart, grâce aux nombreuses recensions antérieures de Michel Baglin sur Texture, est bien connue par les visiteurs – de plus en plus nombreux – de notre site. Néanmoins à l’occasion de la publication chez L’Amourier de son dernier opus intitulé « Explorer l’incertain » , un livre aussi inclassable qu’émouvant et d’une sensibilité extrême qui ne peut que nous toucher au plus vif, celle-ci mérite bien, avant que nous parlions de son ouvrage, de rappeler succinctement la place exceptionnelle qu’elle occupe dans le champ littéraire contemporain.
Agrégée de lettres classiques, professeur émérite à la Sorbonne, M.C. Banquart est tout à la fois poète, un poète considérable – 25 recueils publiés depuis « Mai » paru en 1967 jusqu’au plus récent « Terre énergumène » (Le Castor Astral ;2009) - , couronnée par de nombreux prix, essayiste – 6 essais – là aussi honorés par de nombreux prix, enfin romancière – 6 livres publiés entre 1980 et 1999.
Mais au-delà d’une œuvre foisonnante, des distinctions multiples que celle-ci lui a values, à mes yeux c’est la force peu commune de sa voix poétique, son exigence de parole qui en font un incontournable porte parole de la poésie féminine des cinquante dernières années.



« Explorer l’incertain »

A la lecture de ce livre, que j’ai qualifié « d’inclassable », je ne puis m’empêcher de songer au chef-d’œuvre absolu de Pessoa « Le livre de l’intranquillité » et aussi à « Mon cœur mis à nu » de Baudelaire, par les enjeux littéraires intimes de l’auteur. En effet, ici, une femme qui, pour ceux qui la connaissent, est d’une discrétion rare en ce qui concerne, non seulement sa vie personnelle, mais également ses blessures intimes, physiques ou morales et les affres de l’écrivain face à l’œuvre à construire, pour la première fois, accepte, dans la première partie d’ « Explorer l’incertain » , de revenir au rebours du temps et de toute la hauteur des années qui l’en sépare, sur les traces marquantes de sa trajectoire poétique et de parcourir minutieusement la mémoire ravivée d’une vie toute entière consacrée passionnément à la poésie.
On ne m’en voudra pas de faire appel à deux immenses poètes pour mieux éclairer les rapports charnels entretenus continument avec la poésie par M.C. Bancquart, laquelle, à mon sens, a totalement épousé les deux définitions qu’on fait ces deux-là du phénomène poétique. La première est de Saint-John Perse : « A la question toujours posée : " Pourquoi écrivez-vous ?", la réponse du Poète sera toujours la plus brève : "Pour mieux vivre". » La seconde est de René Char : « La poésie vit d’insomnie perpétuelle. »
Je pense que notre auteur ne pourra que se reconnaître dans ces deux aphorismes car je sais – et la lecture de son livre ne peut que renforcer cette identification – que le « mieux vivre » Persien est un des sous-bassements de sa « rage d’écrire ». Quant à « l’insomnie perpétuelle » de Char, je crois qu’elle n’a jamais cessé de la vivre car son œuvre considérable et la tension perpétuelle qui l’anime ne peuvent qu’en témoigner.
En avant-propos, le poète prend garde d’une manière remarquablement lapidaire de lever tout ambiguïté d’interprétation sur ce qui a inspiré l’élaboration de son ouvrage passionnant et à bien des égards émouvant dans la fragilité même de son écriture. En effet, précise-t-elle : « Un itinéraire en poésie. L’autobiographie, sans doute, y joue son rôle. Mais la poésie va au-delà d’elle, taisant les anecdotes, comme les détails inutilement intimes. »
Il est vrai que le poème - « cet infracassable noyau de nuit », cher à Breton - excède de très loin, le sens même des mots qui le composent. Il en va de même dans « Explorer l’incertain » car en dépit de la pudeur extrême qui est l’apanage de M.C. Bancquart dans sa vie sociale, sa lecture de la poésie, ses analyses d’une remarquable acuité sur les différents courants poétiques qui se sont succédé, parfois farouchement opposés, au cours de ces quelques cinquante années passées, laissent bien sûr, très discrètement, et sans doute à son insu, émerger la sensibilité secrète de l’auteur, et cela pour notre plus grand bonheur car c’est la femme dans toute l’acception du terme qui nous devient très proche dans une fraternité partagée.

Comment « écrire sur la poésie ? »

Le livre s’ouvre par cette question simple mais essentielle pour M.C. Bancquart : « Ecrire sur la poésie ? » La réponse est immédiate mais accompagnée d’un important bémol : « Ecrire sur la poésie ? Oui : d’après une expérience, la mienne forcément, quoique appuyée sur celles de beaucoup d’autres. Mais pas pour ajouter une théorie aux théories. La poésie a été assez submergée par elles depuis les années 1955, année de ma jeunesse. »
Et M.C. Bancquart d’enchaîner sur sa vision d’alors du paysage poétique à une époque où le champ de ruines laissé par les horreurs de la seconde guerre mondiale était encore fumant dans une Europe exsangue et ses propres interrogations sur les enjeux de la poésie d’alors : « C’est sûr, il fallait une prise de conscience et une réflexion dans le champ de désordres que présentait le monde poétique d’après la guerre. Choisir une poésie engagée politiquement, et de quelle manière ? Où bien une poésie intériorisée, posant les grandes questions générales sur l’homme, et l’amour, et le destin ? Où bien une poésie essentiellement attentive à l’écriture ? »
Et puis, un peu plus loin, l’auteur se livre, assez brièvement, en termes autobiographiques, à ses sentiments personnels vis-à-vis du champ poétique de l’époque : « Née en 1932, j’étais évidemment trop jeune, tout de suite après la guerre, pour me rendre compte de la gravité des questions qui se posaient .Du moins suis-je de ceux et celles pour qui la guerre, l’après-guerre, ne sont pas une question d’histoire, mais quelque chose de réellement vécu, au point que ma poésie, elle, prend certaines racines dans cette époque […] »
Entrée à l’Ecole Normale supérieure en 1952, agrégée des Lettres en 1955, M.C. Bancquart se souvient de ses années passées à l’université : « Pas un mot sur les discussions en cours à propos de la chose littéraire, ni sur la littérature en train de s’écrire .Nous en étions donc réduits à nos propres lectures […] Mais je tenais à écrire des poèmes. J’en ai écrit à partir de dix-sept ou dix-huit ans »

Les chemins de la création poétique

Démunie au départ face au monde poétique, sans repères concernant la poésie en train de se faire, le hasard voulu que notre poète en herbe eut entre les mains, vers 1949, une anthologie des poèmes de l’année. « C’est alors, précise-t-elle, que j’ai lu avec passion les trois auteurs qui ont été et demeurent mes références dans la génération de mes aînés : Henri Michaux, André Frénaud, Yves Bonnefoy. »
Dans le paragraphe suivant (p.14), M.C. Bancquart restitue avec talent et mesure les soubresauts et les polémiques parfois virulentes qui, dans les années soixante ont secoué - et secouent d’ailleurs encore aujourd’hui - le Landerneau poétique. Nous sommes nombreux, en tant que poètes d’aujourd’hui à partager sa dénonciation de certains courants à la fois sectaires et dogmatiques qui avec une morgue insupportable ont dénié et continuent à dénier la moindre importance à une poésie de sensibilité, de lyrisme – celui que prône avec talent un Jean-Michel Maulpoix – et qui surtout ne renoncent pas à laisser une certaine émotion poétique transparaître– « cette émotion appelée poésie » titre d’un des plus beaux essais de Pierre Reverdy – lui préférant, au nom d’un « post-modernisme » dont personne n’a été capable de définit le contenu, une déconstruction du langage poétique ne parlant que de lui-même.
Mais laissons la parole à M.C. Bancquart :

« …Dans une génération un peu plus contemporaine, je fus frappée, plus tard, au cours de ces années de poésie théoricienne, du ton péremptoire et polémique des collaborateurs de revues d’autre part très digne d’intérêt, comme Action poétique, ou de poètes d’autre part très notables. Je voyais bien qu’il s’agissait de gens qui comptent, mais ils voulaient trop, pour mon goût, compter tous seuls. Bien plus vindicatifs encore, leurs épigones ! »

Ce procès en légitimité, elle l’élargira encore dans un autre paragraphe (p.20), où elle citera en contrepoint de ce terrorisme intellectuel quelques grands poètes d’aujourd’hui dont l’œuvre de chacun d’entre eux est unanimement reconnue. Ainsi, écrit-elle :

« Mais l’analyse théorique s’est souvent infiltrée à l’intérieur même de beaucoup des poèmes de cette époque […] Encore s’il s’était agi d’un courant parmi d’autres ! Mais il a prétendu posséder la seule vérité, il a voulu s’imposer comme la poésie. Elle était difficile à vivre, cette prétention de quelques uns à la seule "nouveauté", à la seule "modernité". Pendant qu’ils occupaient le devant de la scène, des poètes comme Bonnefoy, Clancier, Jean-Claude Renard, André du Bouchet, Jacques Dupin, et bien d’autres, continuaient à écrire, mais ignorés de ceux qui se disaient les seules références valables. Je crois aussi que cette "poétique-poésie de système" a détaché de la poésie en général toue une part du public, qui ne se plaisait pas forcément à lire ou à entendre des textes qui s’interrogent en langage aride sur leur propre pertinence. »

« Parler de la vie, de l’amour, de la mort, de la révolte »

Ce long cheminement personnel de M.C. Bancquart, enrichi du regard de l’essayiste inspirée qu’elle a toujours été, à travers la cartographie du champ poétique actuel, le tout ponctué – et c’est en cela que cet ouvrage est d’une grande originalité – de nombre de ses poèmes, comme pour mieux crédibiliser son propos, il m’est impossible, dans le cadre limité de nos chroniques dans Texture, on l’aura compris, d’y entrer plus en détail, tant il est foisonnant, riche et habité par une voix à la fois modeste et d’une force d’évocation peut commune. Une phrase de son livre me semble être complètement emblématique du rapport que M.C. Bancquart a toujours entretenu avec sa propre création poétique et dont on ne peut que souligner l’extrême simplicité du propos, un propos digne d’être gravé dans le marbre de son immense œuvre poétique :

« J’écris seulement pour parler de la vie, de l’amour, de la mort, de la révolte. Ce n’est pas tout. Ce n’est pas rien non plus. Heurter l’impossible ; mettre de l’énergie en mots ; en donner peut-être à quelques hommes, même dans le dénuement. »

Babel

Explorer l’incertain se clôt avec un long, magnifique et lyrique poème intitulé Babel. Difficile entreprise que de le commenter sans en trahir la force d’évocation enracinée à la fois dans un terreau immémorial, celui des sept étages de la mythique tour de Babel, de la Mésopotamie et de son royaume de Babylone où passent les ombres de Nabuchodonosor et de la reine Sémiramis et dans un saut de vingt siècles avec les tours de Paris, de la Tour de Nesle à la Tour Saint-Jacques, en passant par celle de monsieur Effel.
Ce grand et épique poème qu’est Babel se trouve annoncé et légitimé dans le dernier paragraphe de l’essai de M.C. Bancquart par le truchement de ce qui peut apparaître comme son testament poétique exprimé par ces quelques lignes si émouvantes par leur coloration à la fois mélancolique et étrangement apaisée :

« Maintenant, mon itinéraire touche à sa fin. Il ne me reste que peu de temps avant de disparaître dans l’énigme […]A mon tour et comme tout le monde, j’aurai construit une tour précaire et minuscule, en comparaison des grandes Tours qui sont nos modèles millénaires. Mais peut-être, un peu de leur feu obscur brûle toujours au fond de nos corps. »

Quelle meilleure conclusion que celle-là pour évoquer un essai, doublé de sa partie création poétique, dont on ne saurait trop recommander la lecture attentive ?

Bernard Mazo



Lire aussi :

« Qui vient de loin »

« Violente vie »

« Explorer l’incertain »

« Terre énergumène » & « Entre marge et présence »

« Rituel d’emportement »



jeudi 16 septembre 2010, par Bernard Mazo

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Marie-Claire Bancquart
« Explorer l’incertain »
L’Amourier éditeur

98 pages. 12 euros




Romancière et poète

Pour ceux qui ne connaîtraient pas Marie-Claire Bancquart, rappelons que cette universitaire spécialiste de Maupassant et d’Anatole France (dont elle a établi des éditions critiques, notamment pour La Pléiade), auteur de nombreux essais, est aussi romancière et, bien sûr, poète. Sur son site (http://mapage.noos.fr/marieclaireba…), elle propose « quelques touches d’état-civil » auxquelles j’emprunte celles-ci :
« Née en 1932. Longue et dure maladie, séparations, et la guerre : mon enfance et ma première jeunesse ne m’ont pas aimée. Je le leur rends bien. Mais elles m’ont servi de révulsif. Études de lettres ; Normale Supérieure ; enseignement dans diverses universités. Professeur émérite à la Sorbonne. Depuis un demi-siècle, la vie ne va pas sans mon mari Alain, compositeur de musique. »
Marie-Claire Bancquart a reçu de nombreuses distinctions : Grand Prix de critique de l’Académie française ; Grand prix de l’essai de la Ville de Paris ; prix Sainte-Beuve de la critique ; Grand prix de l’Association internationale des critiques ; Grand prix 2007 de l’essai de la société des Gens de Lettres.
Sur son travail de romancière et de poète, elle précise : « Écrire, ce n’est pas seulement chercher un art de vivre, mais aussi se livrer à un long travail sur la langue ( justesse, brièveté, silences, intensité), qui à son tour retentit sur la vie. J’aime la poésie, parce qu’elle est spécialement cette " langue dans la langue", dont nous avons grand besoin contre la langue de bois. La mienne se fonde sur le corps, les choses, les espaces, les violences, les énigmes noires ou belles qui nous entourent. »
M.B.



Bibliographie

Mais, Vodaine, 1969.
Projets alternés, Rougerie, 1972.
Mains dissoutes, Rougerie, 1975.
Cherche-terre, Saint-Germain des prés, 1977.
Mémoire d’abolie, Belfond 1978
Habiter le sel, Pierre Dalle Nogare, 1979
L’inquisiteur, roman, Belfond, 1980.
Partition, Belfond, 1981.
Votre visage jusqu’à l’os, Temps Actuels, 1983
Les Tarots d’Ulysse, roman, Belfond, 1984
Opportunité des oiseaux, Belfond, 1986.
Opéra des limites, José Corti, 1988.
Végétales, Les cahiers du Confluent, 1988
Photos de famille, roman,François Bourin, 1988
Sans lieu sinon l’attente, Obsidiane, 1991
Elise en automne, roman, François Bourin, 1991
La saveur du sel, roman, Bourin/Julliard, 1994
Dans le feuilletage de la terre, Belfond, 1994.
Énigmatiques, Obsidiane, 1995.
La vie, lieu-dit, chez Obsidiane en coédition avec Noroît (Canada), 1997
La paix saignée, précédée de Contrées du corps natal, Obsidiane, 1999.
Rituel d’emportement (anthologie), Obsidiane, 2002, en co-édition avec Le Temps qu’il fait, 2003
Anamorphoses, Ecrits des Forges, 2003
Avec la mort, quartier d’orange entre les doigts, Obsidiane, 2005
Verticales du Secret, Obsidiane, 2007
Impostures, récits, éd. de l’Amourier, 2007
Terre énergumène, Le Castor Astral, 2009
Explorer l’incertain, L’Amourier, 2010





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