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Notes critiques

Lectures de Philippe Leuckx 2018

Philippe Leuckx est né en 1955 à Havay et vit dans le Hainaut belge. Il est l’auteur d’une trentaine de livres et plaquettes de poésie et de plusieurs monographies. Mais il est également critique et collabore à ce titre régulièrement à de nombreuses revues et plusieurs blogs.

Revue Texture est heureuse d’accueillir également ses notes de lecture.



Angèle Paoli et Stéphan Causse : « Rendez-vous à l’arbre bruyère »



Les deux poètes, qui ont décidé de correspondre par poèmes interposés, habitent un toponyme anagrammatique : le « Vignale » corse est l’exact Le Vigan cévenol. Ainsi se crée un « rendez-vous » plus proche, puisqu’en poésie forcément on habite le même village. Du hameau canarais à la petite ville languedocienne, les poèmes ont circulé, parfois repris juste au mot lâché par l’autre.
Un rendez-vous de nature, ancrée dans l’imaginaire poétique des deux amis : mer, vent, sente du passé, et cette lumière qui vient caresser tout le travail sur les mots. Les poèmes ne sont pas trop longs et permettent des ponts, des éclairages aisés, puisque le lecteur vient embrayer sur une suite insolite, serrée, tout à la fois en continuité thématique, en fluidité de correspondance : « je retourne à l’eau qui nous dévoile » (p.17) – « le flot toujours ramène / le même chant » (p.18) ou : « le maquis s’ébroue/ dans la lumière » (44) – « de toujours/ les voix ont porté sur la sente (45).
Et au fond, pour quelle instance profonde, selon quelle motivation ces poèmes tissés à deux mains se sont-ils ainsi insinués entre vagues, « trésor d’enfance » et « désir » ?
« Que faut-il perdre/ pour comprendre ce que l’on a perdu ? » Lancinante question qui taraude le créateur et poursuit de ses mots chaque poète qui se respecte, qui, des mots, veut faire sourdre une matière, qui une éthique, qui un travail langagier, qui encore une source d’apaisement.
Paoli et Causse savent trop bien ce qu’il en coûte de se livrer et ce qui appartient en propre au lecteur : en découdre un peu avec ses propres obsessions, son lot d’enfance caressée, et de volonté de « creuser » « l’écaille des ruisseaux » car « le temps déborde », les saisons passent et l’opus partagé devient lui-même partageable à l’envi : eh oui ! « les mots nous hèlent » de loin, si près qu’il faut les coucher en bon ordre pour le lecteur, sachant que « la sente monte roide » et que le monde va, avec ses flamboiements, ses pauses, ses avanies, ses plaisirs aussi, ses mystères.
Ecrire ? Oui, pour « tenter de rejoindre » par un « chemin de tendresse »

(Angèle Paoli et Stéphan Causse : « Rendez-vous à l’arbre bruyère » , Al Manar, 2018. 78p., 16€. Peintures de Caroline François-Rubino).



Isabelle Lévesque : « Le fil de givre »



« Tu prends corps pour l’ardeur du jour. » La poète, par ellipses, dévide le fil des mots, du froid, de la solitude, du givre, sans déroger à la pure poésie, ni au souffle ni au positif qui peut se lever d’une aube.
Le thème du « lointain », déjà présent dans son livre précédent, symbolise à la fois la ligne du temps, sa rognure quotidienne, tout autant que la perspective : regarder haut, loin, loin en soi.
Dans cette aire givrée, il suffit de vivre la nature, d’en garder un écho (ce signe du lointain), de gratifier le monde du souffle même précaire. Les mots ne sont-ils pas là dans ce parcours pour « rassembler », « croire aux signes » ?
L’auteur, Isabelle Lévesque, s’attelle. Et « porte haut les mots ».
La cinquantaine de poèmes en prose (pour l’essentiel) associent travail d’écriture (que de mentions d’encre, de poème, de mots etc.) et exploration personnelle ; le passé résonne (« ce que nous fûmes »), la nuit s’active, l’univers de la glace densifie le réel perçu (on voisine alors les champs d’un Vandenschrick dans l’haleine des neiges, si je puis dire). C’est dire l’intensité qui se lit ici : à force de silence, à force de corseter le dit par des ellipses, des appositions, des ruptures, des changements de rythme ; ce qui offre au lecteur une matière dense d’images non cajolées mais abruptes, mais cernées au plus près pour ne point verser dans une « sentimentalisation » des données, là même où un « tu » est convoqué.
« Déconvenue subite, matinale et certaine.
Le pourquoi dans les dunes (pas moins).
Les ombres réunies pour un banquet de sable - pas une étoile ne songe. Le débat, avant-coureur, figure noire, les voix se taisent, et le silence visite chacun.
Circonspect. »

(Isabelle Lévesque : « Le fil de givre », Al Manar, 2018, 68 p., 16€. peintures de Marie Alloy.)



Watson Charles : « Le chant des marées »



En de brèves respirations, relais de celles de la mer, le poète chante sur le mode lyrique deuil et beauté.
Du constat de perte aux étoiles qu’il peut compter, des « secrets / Nuit nomade », il n’en finit pas de dénombrer les blessures, mais l’éveil, le réveil des sens n’est pas oublié : il est peut-être un monde à inventer, il s’agit sans doute de « faire renaître nos errances ».
Exil, déchirure, débauche, brèche sont les vocables consignés pour dire ce monde en péril auquel le poète veut échapper, parlant pour lui, pour nous aussi.
Le corps de l’autre, délice ou chaos, auquel le vers revient, qu’il peut effleurer, est le gage que tout n’est pas délité ; qu’il y a encore des mots pour ne pas mourir.
L’écriture de ce « chant des marées », balancement des oppositions, des contraires, de la complexité du réel, suit avec souplesse ces allées et venues au cœur même du poème :
« Ton regard est un poème / Qui conduit à l’absence » (p.40)
« Je t’ai offert les nuées / Car ici ton corps / Est mon premier voyage » (p.50)
« N’oublie que le cœur du poète / Est à la traversée des chemins » (p.39)
Le poète haïtien use d’images colorées pour signifier son monde entre « montée des eaux » et « chemins aux colliers de joies ». Oui, « il faut vivre le monde » comme le signe, l’incipit de cette poésie pacifiante.

(Watson Charles : « Le chant des marées », éditions Unicité, 2e trimestre 2018, 90 p., 13€. Préface d’Arnaud Delcorte.)



Isabelle Bonat-Luciani : « Et aussi les arbres »



Entre deux scènes de bistrot qu’elle tient, observant avec acuité la clientèle, une jeune femme rameute quelques souvenirs âpres d’un passé proche, de plus loin encore lorsqu’enfant, jeune ado elle connut la sensualité, l’amour. Fut-ce un amour interdit ? Le lecteur suit ces longs poèmes qui s’infiltrent dans une conscience sans cesse alertée, où le moindre fait, entre rêve et réalité, prend assise : la mémoire donne des tableaux assez crus, naturalistes, d’une famille, avec un père absent, revenu de la guerre, qui n’honore plus l’épouse pour cause, avec un jeune Arnaud fou de Robert Smith et des Cure, avec cette femme qui n’a pu oublier tous les moments passés avec cet Arnaud, victime par ailleurs d’un beau-père incestueux : du moins le poème l’affiche comme sûr, et même la mère de fiction le savait.
Dans une atmosphère qui rappelle – et ce n’est pas le moindre mérite de l’auteur – celle que « Blesse ronce noire » de Claude Louis-Combet avait peinte, avec ses amours fous et interdits, le livre énonce sans cesse la lisière de ce qui peut être dit, ou enfoui, secret, pathologique, au sein d’une famille.
L’écriture, en longs thrènes rageurs et rebelles, donne à sentir une émotion que le temps a conservée intacte : les mots ou les scènes d’amour, de gestes sont là, à portée de mots, sans une once de travestissement sentimental.
Une réussite, qui vaut aussi pour l’exploration, peu traitée, des corps qui se débattent, des âmes qui se souviennent, des sensations brutes de délaissement, d’effroi. La mort de la mère est en elle-même un tombeau de tous les départs.
Violence, amour en « marge », « mots agglutinés dans la chair », « nous habitions des ruines » - ce château symbolique du refuge de la jeune femme - : « les mots se déploient comme le font les oiseaux » sont bien l’expression d’une ferveur anéantie, qu’il faille retrouver comme l’écho perdu, et le poème, et le livre en sont les cristaux de la déperdition.
Un beau livre.

(Isabelle Bonat-Luciani : « Et aussi les arbres », Les Carnets du Dessert de Lune, 2018, 76p., 13€.)



Jacques Robinet : « La nuit réconciliée »



Après deux éclipses de seize et treize ans, le poète a donné coup sur coup plusieurs ouvrages poétiques, chaque fois illustrés par le peintre et graveur Renaud Allirand. Les couleurs bleu nuit conviennent bien à cet univers intimiste, où le poète tisse en poèmes de douze, seize vers assez souvent, une réflexion sur la nature, ce qui demeure d’elle, quand l’oubli fait son marché, quand marcher aussi tourne en rond. Toutefois, le poème surgit, très cadré, très maîtrisé.
« Le soir me rendait au silence
Je regagnais la Seine
Mes braises dansaient au fil
de l’eau sous le ciel enflammé »

Le poète, brassant des thèmes sombres – absence, ossements, mort, grand âge - se met à s’adresser à ses défunts (« je vous attends où murmurent les peupliers »), à la mère et « les loups de (son) enfance » ; le rappel d’un séjour à Ségovie avec elle (« Plus rien ne pèse à la saignée de mon bras ») : le poème véhicule intime mêle le proche et le lointain, sert le voyage intérieur et met les distances suffisantes pour que le lecteur s’imprègne de cette parole qui « réconcilie/ parole et silence » (p.81) qui donne la mesure de ce que l’écriture peut apporter à l’être : « C’est l’heure où tu trébuches/ sur ton ombre ».
Rien n’échappe ni à « l’usure » des choses ni à l’espérance qui puisse « coûte que coûte/ lever l’oiseau sur les blés ».
« Repêcher la lumière » ou « Chercher refuge où rien ne bouge » deviennent des missions, pour échapper aux « blessures ».
Toute de questions et d’âpretés, cette poésie révèle et suscite l’empathie. Le mot de la fin, terrible tout de même : « Tu heurtes le soleil / jailli de tes décombres » (p.108). Non, tout n’est pas perdu. Quoique.

(Jacques Robinet : « La nuit réconciliée », la tête à l’envers, 2018, 116p., 17,00€. Six gravures de Renaud)



Martine Rouhart : « La solitude des étoiles »



Pour son sixième roman, l’écrivain n’a pas choisi la facilité, le brillant ou le romanesque de bazar : ici règnent l’intimisme, l’insolite, des personnages ciselés au sceau du réalisme, de l’anecdote porteuse, des sentiments longtemps explorés avant d’être définis...
Camille a décidé de prendre de la distance avec elle-même, avec sa vie, avec son métier, ainsi qu’avec sa mère Suzanne. L’occasion, plus psychologique que de loin préméditée, lui est donnée lors d’un coup de blues, et elle prend le large (merci Gaël Morel), enfin s’enfonce en rase campagne, enfin se met au vert, loue une maison le temps d’une rencontre assez étrange, mais vraiment pas étrangère à la métamorphose que les semaines, les mois viennent lever en elle.
Un gars venu de nulle part, Théodore, un jour pousse sa porte et hop, envolées les craintes, envolées les timidités rencognées, envolées les pudeurs, les relations mesurées, on cause, on rompt la glace, le pain, on discute, on s’indigne, on s’explique, on fouille dans les généalogies respectives, à la lumière des étoiles...
Une brève rencontre… le titre de Lean a encore frappé, et pour la bonne cause, cette fois, puisque l’on dévore ce livre apte à éveiller en nous des réflexes endormis, celui de ne pas en avoir, puisque les conditionnements, l’éducation, la volonté de s’isoler créent souvent une altière solitude dont chacun paie les pots cassés.
Camille, avec ses bêtes, en a un peu assez de tourner en rond, dialoguant avec des murs, des poils ou une mère un brin prégnante - qui hésite elle aussi à prendre ami dans son grand âge, un Alain pourtant qui lui ferait du bien.
D’une écriture maîtrisée, où la prose retient ses effets, dessine une poésie des comportements sous le ciel étoilé, le roman, au beau titre, révèle un auteur doué pour l’intimisme des confidences, entre soucis familiaux ou amicaux (le sujet de son précédent livre) et volonté de rembarrer tout cela au profit d’une nouvelle exploration des univers proches.
Un beau livre.

(Martine Rouhart : « La solitude des étoiles », Le Murmure des soirs, 2017, 228p., 19€. Postface de Françoise Houdart.)



Isabelle Levesque : « Ni loin ni plus jamais », Suite pour Jean-Philippe Salabreuil



Rendre vie et hommage à un grand poète tôt disparu, Salabreuil, né en 1940, décédé en 1970 : tel est le vœu de l’auteure, versée dans la lecture du grand aîné depuis longtemps. Sur le terreau de citations tirées de « L’Inespéré » (Gallimard, 1969), Isabelle Lévesque – quinze recueils depuis 2010 – donne à « Il a neigé sur de l’aurore » et à « l’ossuaire d’en haut qui s’écroule » de dignes prolongements, où « l’ardeur est telle/encore », la ferveur et la lucide appréhension d’un univers marqué, chez le poète regretté, du sceau d’un « cri » non entendu, d’amour mal vécu, de l’Absence qui trouve ici à se décliner. À rebours, la neige, le poème, cette flambée de mots à l’adresse de celui qui a « brûlé » ses espérances. Lévesque, page 29, nous dit : « Un poète aimé ne meurt pas. Il renaît dans les mots du poème… il habite ce que nous écrivons à notre tour… »
La poète convoque, saganesque, « les bleus de l’âme », multiplie les appositions, joue de l’intime correspondance : « Poids de l’âme infime / aimer souffle, seule voix./ Corps pur, prouesse de plume : / système solaire. »
L’écriture, aérienne, « frôle », la « craie du ciel », perfore le bleu des étoiles, incise, à l’aide de métaphores, « le fantôme » vénéré :
« Poète sans nom décrit l’Aimée sans fin / Fulgurante aux faveurs de la nuit… »
Du petit livre s’élève un chant que les mots heurtent, puisqu’il faut bien relayer le parcours brusque et brusqué d’un poète véritable, que le destin a mangé : « Quelle nuit si pâle / te protège enfin ? // Les pierres seules / s’éloignent gravées / (pas d’oiseau) // Allées si claires / qu’aucune étoile ne fera vœu ».
On dirait qu’Isabelle, voulant approcher le poète en son domaine de neige (le bas), d’étoiles (l’impossible demeure) souhaite jumeler les paradoxes : la négation de l’oiseau, le poids de la pierre, le refuge qui « protège »…
Les lointains du temps ordonnent cette poésie, intemporelle, à la fois respiration en hommage, et concertation d’une écriture entre lignes, ombre et accent solaire ; oui, le « poète revit » d’un souffle, d’une eau même si « elle ne se boit ». La poésie est à ce prix : une solitude, un partage.
Mission accomplie.

(Isabelle Levesque : « Ni loin ni plus jamais », Suite pour Jean-Philippe Salabreuil, Le Silence qui roule, 2018, 36p., 9€. Huile de Marie Alloy en couverture, « Herbes de neige ».)



Lucien Noullez : « Les travaux de la nuit »



« Par cette lucarne - la seule dans la ville, on assiste aux travaux secrets de la nuit », cette définition par Hardellet du simple mot « lucarne » en page 96 de « Les Chasseurs », (Livre de poche n°5000), renvoie au titre choisi par Lucien. On ne cite jamais André Hardellet à propos des beaux travaux poétiques de Noullez, et pourtant que de connivences entre les deux dans l’instance presque surréelle de ces propositions infinitives, qui donnent de l’ampleur poétique même à une vache ! On cite, il est vrai, plus souvent Follain (qu’il mentionne, disant qu’il n’écrit pas tout en récitant son poème et « ses bruits de scie de Follain »), Fombeure, Fargue, on murmure la grâce de Supervielle, on frôle la Bible et on croit qu’on a tout dit. Nenni, c’est mal connaître cet arpenteur nocturne de lucarnes que le pauvre André n’a pu décemment connaître. Mais la poésie rapproche la révision du boulevard Beaubourg, où le père d’André s’affairait autour des montres, et il y a de l’horloger-repriseur mesuré et précis dans le travail de Lucien, l’horlogerie du cœur guidant à force d’’infinitifs envoyés dans les airs (veux-je dire dans les titres)...
L’effaceur de rides eût pu être une de ces nomenclatures d’André Hardellet. Dans un beau poème, Lucien « a passé les deux paumes / sur les rides,/ il a tout effacé, et puis il a soufflé, en demandant / pardon » (p.54)
Les infinis infinitifs portés aux titres comme on se soucie d’étager l’essentiel - l’action infinitive, le projet, le désir d’échapper à l’insignifiance ou à la paresse - rameutent toutes les définitions de l’acte d’écrire un poème : traquer, tricoter, coudre, regarder, pelleter, continuer...
Cette écriture, tout attentive à se dénier le droit de dire quoi que ce soit de définitif à son propos, murmure tout de même ce qu’il faut bien penser du monde quand le tour a été fait, et que bon, il reste des pépites à sauver des misérables miracles que nous sommes, que nous voyons, que nous serons.
Ce poète qui dit « ne rien savoir » de rien, énonce des banalités qui haussent ces petites fables de rien du tout au statut des aphorismes qu’on aime se relire, le soir, pour « des travaux (secrets) de la nuit » : l’effacement (déjà en p.19), la quête nombreuse relais de l’égarement (p.58), le silence que l’on s’impose, les silences que l’on se donne (p.68), « je me tairais » (p.74) est du dernier rigolo : l’être qui écrit est bavard, le poète, dense, économe ne l’est pas, et s’il revient à la ligne peu de fois, c’est que l’économie poétique l’impose.
La « voix cassée sur la voix de ta mère » pousse à « tirer l’archet » : n’écrit-on pas par nécessité intérieure et forcément profonde ? « Je regarde la mer avec la science du chagrin » : je rapproche ces deux vers et l’une remplace l’autre, dans les eaux bleu gris du souvenir !
Le livre inépuisable troque les choses dans une pose inédite : celle qu’avive la dense porosité d’un cœur épris de langage, et qui lâche ses petites perles avant qu’il ne soit trop tard.
La vraie poésie n’est jamais en retard d’une image qui gobe l’inventive mesure du monde pour en faire une bulle de patience en dépit de tout - du vent, de la mort, de l’absence.

(Lucien Noullez : « Les travaux de la nuit », éditions du Pairy, 27, bd de la Révision, 1070, Bruxelles, 2018, 82p. Photos de Marie Peltier. éditionsdupairy@editionsdupairy.com )



Eric Allard : « Les écrivains nuisent gravement à la littérature »



Eric Allard, revuiste et poète, anime depuis près de dix ans le blog-notes « Les Belles Phrases », littéraire et artistique en diable, et donc publie pour lui-même parcimonieusement mais harmonieusement. Cinq livres seulement depuis 2009, dont un conjointement avec l’ami Denys-Louis Colaux. Poèmes, aphorismes, petites proses constituent son fonds de commerce poétique, au meilleur sens du terme : en commerce, comme on dirait en collégialité avec les mots qu’il aime, triture, avec lesquels il joue : il a ce côté louisedevilmorinesque, s’imposant comme elle et comme d’autres, vrais oulipiens ou oulipiens de corps et d’esprit, des règles de conduite verbale, lexicale, poétique.
« Les écrivains nuisent gravement à la littérature » est son nouveau titre de gloire ! Enfin, brisons la modestie et la discrétion de cet auteur, brillant, retiré pour lire, écrire, écouter musiques et mots.
Dans cette belle édition du « Cactus Inébranlable », couverture entre noir et blanc où le rouge du titre fait tache volontaire, le poète Allard s’en donne à corps, chair, cœur joie pour étriller les vices cachés ou non de bien des auteurs, poètes et romanciers, quêteurs de gloriole et autres zacadémies, « sans foi ni loi« , en jouant de toutes les ressources : aphorismes, mots pris au pied de la lettre, calembours, zeugmes, proverbes détournés, vers célèbres ou titres récrits...
Allard, à la suite de Cathalo (qui a aussi égratigné les mœurs littéraires), en 94 pages bien tassées, dame le pion de pistonnés de la chose littéraire, de magnats trop bien installés, tourne en dérision maints comportements liés aux foires et aux réseaux...
L’auteur des « Corbeaux brûlés » et des « Lièvres de jade » aime par dessus tout jouer avec la langue, sachant mieux que quiconque essorer les usages et déceler les nouvelles acceptions, au tamis de sa culture, énorme, de ses lectures, incessantes, de ses humeurs, et de son humour jaune-noir-rose dévastateur :
« Le crash-texte mesure la résistance des écrits aux accidents littéraires » (p.13). « L’écrivain qui brûle ses livres pour se chauffer épargne de l’énergie fossile en même temps qu’il économise des lecteurs » (p.17). « On fait tout un fromage avec les films de Jean-Luc Gouda ! Alain Tomme-Grillet a bien tourné » « L’Edam et après » (p.20).
« Apparitions margueritales » : Depuis le centenaire de sa naissance, Marguerite m’apparaît à la cuisine, près du cellier ou dans le couloir. Elle m’appelle Eric Andrea Steiner. Elle dit qu’elle a arrêté de boire, de filmer des conneries, de lire Desproges, de croire en Mitterrand et même au communisme. (...) Elle me demande comment on tweete car elle se verrait bien tweeter à tout-va sur la politique macronienne, sur la retraite de Platini, sur la post-sublimité de Christine Villemain et sur les amours de Depardieu avec Poutine » (p.23).
Bien sûr, on attend le poète au tournant de ses aphorismes : « Au Salon de l’aphorisme, l’invité d’honneur est un auteur de contes brefs » (p.25). « Je connais plus d’un auteur d’aphorismes qui vous emporte loin avec ses mots-valises » (p.27). « L’aphoriste est-il un éjaculauteur précoce » (p.29) : celle-là même Despax, brillant joueur de signifiant, ne nous l’a pas encore faite !
Passant en revue, selon des thèmes circon(s)(r)i(t)s, le statut de l’écrivain (« à vue de texte »), « une brève histoire du roman machinal », l’apparition de Duras, les salons, les « histoires d’écrivains », les listes chères (à Bretonnière, Perec...), le statut du poète et autre « carnaval du livre », Allard veut, en bon oulipien, épuiser le sujet, en donner tout le suc, l’irrésistible moelle :
« Tu t’es vu quand t’as lu ! » (p.76) - « Cet auteur marron ne publie que ses chutes de feuilles » (p.67) - « D’une plaquette à l’autre, le poète vainc sa maladie du sens » (p.53) - « Ce poète périclite, il se met tout doucement à écrire des nouvelles » (p.49) - « Le poète qui prend la prose s’expose à la tentation romanesque » - « Dans la vie de Céline, il y a beaucoup de points de suspicion » (p.39).
On n’en finirait pas d’extraire de ce livre qui a pour seule mission, je crois, de rire d’une profession qui parfois s’y croit, se crucifie à s’y croire, prend pose pour un brin de prose, dès lors, les vacheries sont bienvenues : « Quand j’écris, mon éditeur aime me caresser la main. Cela ne me dérange pas car j’écris mes livres avec les pieds » (p.60).
Et les constats - d’échec, de carrière, de genre maudit - pleuvent comme des alarmes : « Depuis que je n’ai plus de veine avec les éditeurs, je me fais un sang d’encre » (p.60).
Il y a de quoi grappiller, de quoi susciter des réflexions, de quoi enregistrer des bons mots (qui n’en sont pas seulement). Allard a trouvé un bon filon : inépuisable.

(Eric Allard : « Les écrivains nuisent gravement à la littérature ». collection P’tits Cactus #37, 94 pages, 9 € Ed. Cactus Inébranlable )



David Besschops : « Avec un orgasme sur la tête en guise de bonnet d’âne ».



C’est un tout petit livre, une plaquette de 28 pages, et pourtant que de souffle, de vie, d’audace et d’acuité dans cette prose poétique, qui semble d’écriture automatique, qui recèle des fulgurances, des trouvailles à faire pâlir les poètes du dimanche.
D.B. déroule le « ruban » noir, très noir de sa vie en altérité, puisque l’autre est au cœur (sang, corps, sexe ...) de ses textes. Et la douleur, en sus.
Il faut être D.B. vraiment pour oser « une formule qui change les plaies en douleur de plaisance », puisque « la routine se déhanche », parce que « dans la boîte à pluie l’après-midi quoi que j’intente je ne parviens pas à ôter la luminescence qui te nimbe ».
L’autre, sujet de ce mini-recueil (mais combien essentiel, quoique tissé de seulement quatorze pages de textes !), « cette altérité pareille à un inconnu qui rentrerait du travail s’assoirait dans ma tête déplierait son journal ».
Les fulgurances sont d’un grand poète : « par couardise je porte une vie parallèle sous ma souffrance » (digne d’un Ungaretti). Ou : « Je fais une course avec qui lorsque je cours à ma perte ». Ou : « Je m’éveille avec des mains trop larges pour nous ».
Les trouvailles (quoique, après tant de livres que j’ai épouillés de D.B, je dusse être averti) fusent et la chute réserve « un enfant » « à l’intersection de l’autre et de ses propres illusions », « l’enfant lui-même pourrait s’y glisser se briser par inadvertance ».
On retrouve là l’aversion puissante d’un enfant à l’encontre de ses géniteurs, souvent exprimée dans d’autres livres de D.B.)
D.B. est un « idiot planté au milieu du langage ». J’ajouterai (c’est malheureusement de moi, et ça ne vaut pas l’original) : l’intelligente acuité au milieu du front en guise de pull-over réversible ou de re-volver (à l’almodovar).

(David Besschops : « Avec un orgasme sur la tête en guise de bonnet d’âne ». boumboumtraala, 2017.)
Philippe Leuckx



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mardi 2 janvier 2018, par Philippe Leuckx

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Philippe Leuckx


Philippe Leuckx est né le 22 décembre 1955 à Havay (Hainaut belge).
Licence en philologie romane et baccalauréat spécial en philosophie. Mémoire consacré à Proust. Professeur d’histoire de l’art, de français et de philosophie en classes terminales.
Il est membre de l’Association des Écrivains Belges, de la Scam.
Auteur d’une trentaine de livres et plaquettes de poésie et de plusieurs monographies.
Critique, il est collaborateur régulier dune dizaine de revues littéraires (Le Journal des poètes, Bleu d’encre, Francophonie Vivante, Reflets Wallonie-Bruxelles...) et de blogs (poezibao, Les Belles Phrases, Sources, Les Carnets d’Eucharis...)
Écrivain-résident à l’Academia Belgica de Rome (2003, 2005, 2007).



Une sélection d’ouvrages

Une ombreuse solitude (L’Arbre à paroles, 1994),
Le fraudeur de poèmes (Tétras Lyre, 1996),
Une espèce de tourment ? (L’Arbre à paroles, 1998),
Touché cœur (L’Arbre à paroles, 2002),
Rome rumeurs nomades (Le Coudrier, 2008),
Étymologie du cœur (Encres vives, 2008),
Selon le fleuve et la lumière (Le Coudrier, 2010),
Un piéton à Barcelone (Encres vives, 2012),
D’enfances (Le Coudrier, 2012),
Au plus près (Editions du Cygne, 2012),
Quelques mains de poèmes (L’Arbre à paroles, 2012),
Dix fragments de terre commune (La Porte, 2013)...

Prix Emma-Martin 2011. Prix Gros Sel 2012.



Florence Noël : « L’étrangère »



p.14 : « il y a grande douceur/ à aimer secrètement« 
p.44 : « il faut manger/ des morts/ l’ultime rime »
p.65 : « naître/ ce mot à couper le souffle/ dans son écrin de hurlements. » ...sont de bons exemples d’une écriture que resserre l’exigence.
Dès l’incipit, la poète signe son vif attachement à vie et mort : « parfois / je séjourne comme / les morts / la tête obstinément fixée vers le ciel »(p.11). Jusqu’au bout, la mort est une compagne d’ « âpre solitude » (p.82, ultime poème). Entre les deux, une manière personnelle de tutoyer l’amertume, le regret, le remords : « j’ai pavé mon allée de remords » (p.72).
Parfois le souvenir de Mimy Kinet affleure : réminiscence dans « car s’ils savaient/ à quelle hauteur/ je danse » (p.60). Parfois, les aveux signent une crudité bien franche : « je suis une malade / chronique / d’un temps fiché / comme une aiguille » (p.53).
La densité voisine avec la lucidité foncière : « peut-être qu’un jour / elle élira les seuls mots / nécessaires // pour qu’ils la réconcilient / d’un regard » (p.28).
L’ironie la cingle en premier : « c’est un peu fou d’inexister / avec tant de ferveur / de densité / rêveuse // ça doit être cela, ce sourire / parfois » (p.24).
Les dessins légers, élégants et originaux de Sylvie Durbec insèrent une distance bienvenue, comme si l’âpreté voulue des poèmes devait être d’office contrebalancée.
Les nombreux vocatifs cachés ou directs mettent le lecteur dans la poche empathique d’un univers décrit au sceau de la vigilante nudité à se dire : « dans ce qu’il reste / d’aujourd’hui / je ne dirai plus rien / j’ai appris beaucoup de / votre jeunesse » (p.52).
Oui, « l’âme (est) transparente » (p.63) et le lecteur en permanente tension. Un beau deuxième livre de poèmes.

(Florence Noël : « L’étrangère, » éd. bleu d’encre, 2017, 86p., 12€.)



Françoise Lefèvre : « Hermine »



La douleur pour un bébé s’appelle sans doute sevrage. Le cap est ardu, difficile. Mais bon, il s’adapte. Sevrer une jeune mère de son nouveau-né ressemble à une petite catastrophe, même si elle sait que son nourrisson est bien aidé, humainement, techniquement.
« Hermine » de Françoise Lefèvre relate cette douloureuse expérience vécue en 1986, qu’elle écrit huit années plus tard, la décantation n’ayant rien enlevé à cette séparation forcée entre une couveuse et une mère saturée de lait - désormais inutile ? La petite, bien prise en charge par l’équipe des infirmières de la maternité de Dijon, à laquelle le livre est dédié, ne peut dépasser les 4 livres ni ingurgiter ne fût-ce que 5 cl de lait ou d’eau sucrée.
Et pourtant, quel bonheur dans la vitalité renforcée d’une mère qui va même jusqu’à plonger sa tête dans la couveuse pour « toucher » (le verbe supervillien revient souvent sous la plume de Françoise) la petite Hermine.
La peur a taraudé cette mère - de quatre enfants. Peur de perdre, faute au petit cœur secoué, cette future violoncelliste. Peur de fauter. Peur d’avoir ce lait qui monte pour... rien. Si, pour le lactarium et la vilaine machine « extractive » qui fait mal...
Françoise, en une petite septantaine de pages, dit l’essentiel de cet amour filial, de ce fil précieux qui unit pour le pire, surtout pour les minutes heureuses (terme qui revient dans « Alma » et qui est la « Consigne » d’un autre titre) que chaque lecteur partage avec bonheur.
Une prose simple, poétique, quasi objective par les notations médicales, nous presse le cœur : « C’est une autre nuit. Si tout va bien, dans quelques jours on commencera à te gaver - c’est le mot qu’ils emploient - par ta sonde gastrique. D’abord un peu d’eau sucrée. Plus tard mon lait toujours sous forme de gavage. » (p.29)
Parler de soi, de ses proches, est un exercice difficile : il faut être Lefèvre ou Ernaux ou Avril ou Frain pour éviter le banal, le cliché, ou le pathos effrayant de certaines narrations. Le miracle chez Françoise et ses consœurs précitées tient à une volonté de nouer cœur, raison et fermeté d’écriture. Bref, ce qu’on appelle le style.

(Françoise Lefèvre, Hermine, Stock, 1994, 80 pages.)

Lire aussi : Françoise Lefèvre : « Consigne des minutes heureuses » (Michel Baglin) Lire & (Philippe Leuckx) Lire



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