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Notes critiques

Lectures de Philippe Leuckx 2018

Philippe Leuckx est né en 1955 à Havay et vit dans le Hainaut belge. Il est l’auteur d’une trentaine de livres et plaquettes de poésie et de plusieurs monographies. Mais il est également critique et collabore à ce titre régulièrement à de nombreuses revues et plusieurs blogs.

Revue Texture est heureuse d’accueillir également ses notes de lecture.




Eric Allard : « Les écrivains nuisent gravement à la littérature »



Eric Allard, revuiste et poète, anime depuis près de dix ans le blog-notes « Les Belles Phrases », littéraire et artistique en diable, et donc publie pour lui-même parcimonieusement mais harmonieusement. Cinq livres seulement depuis 2009, dont un conjointement avec l’ami Denys-Louis Colaux. Poèmes, aphorismes, petites proses constituent son fonds de commerce poétique, au meilleur sens du terme : en commerce, comme on dirait en collégialité avec les mots qu’il aime, triture, avec lesquels il joue : il a ce côté louisedevilmorinesque, s’imposant comme elle et comme d’autres, vrais oulipiens ou oulipiens de corps et d’esprit, des règles de conduite verbale, lexicale, poétique.
« Les écrivains nuisent gravement à la littérature » est son nouveau titre de gloire ! Enfin, brisons la modestie et la discrétion de cet auteur, brillant, retiré pour lire, écrire, écouter musiques et mots.
Dans cette belle édition du « Cactus Inébranlable », couverture entre noir et blanc où le rouge du titre fait tache volontaire, le poète Allard s’en donne à corps, chair, cœur joie pour étriller les vices cachés ou non de bien des auteurs, poètes et romanciers, quêteurs de gloriole et autres zacadémies, « sans foi ni loi« , en jouant de toutes les ressources : aphorismes, mots pris au pied de la lettre, calembours, zeugmes, proverbes détournés, vers célèbres ou titres récrits...
Allard, à la suite de Cathalo (qui a aussi égratigné les mœurs littéraires), en 94 pages bien tassées, dame le pion de pistonnés de la chose littéraire, de magnats trop bien installés, tourne en dérision maints comportements liés aux foires et aux réseaux...
L’auteur des « Corbeaux brûlés » et des « Lièvres de jade » aime par dessus tout jouer avec la langue, sachant mieux que quiconque essorer les usages et déceler les nouvelles acceptions, au tamis de sa culture, énorme, de ses lectures, incessantes, de ses humeurs, et de son humour jaune-noir-rose dévastateur :
« Le crash-texte mesure la résistance des écrits aux accidents littéraires » (p.13). « L’écrivain qui brûle ses livres pour se chauffer épargne de l’énergie fossile en même temps qu’il économise des lecteurs » (p.17). « On fait tout un fromage avec les films de Jean-Luc Gouda ! Alain Tomme-Grillet a bien tourné » « L’Edam et après » (p.20).
« Apparitions margueritales » : Depuis le centenaire de sa naissance, Marguerite m’apparaît à la cuisine, près du cellier ou dans le couloir. Elle m’appelle Eric Andrea Steiner. Elle dit qu’elle a arrêté de boire, de filmer des conneries, de lire Desproges, de croire en Mitterrand et même au communisme. (...) Elle me demande comment on tweete car elle se verrait bien tweeter à tout-va sur la politique macronienne, sur la retraite de Platini, sur la post-sublimité de Christine Villemain et sur les amours de Depardieu avec Poutine » (p.23).
Bien sûr, on attend le poète au tournant de ses aphorismes : « Au Salon de l’aphorisme, l’invité d’honneur est un auteur de contes brefs » (p.25). « Je connais plus d’un auteur d’aphorismes qui vous emporte loin avec ses mots-valises » (p.27). « L’aphoriste est-il un éjaculauteur précoce » (p.29) : celle-là même Despax, brillant joueur de signifiant, ne nous l’a pas encore faite !
Passant en revue, selon des thèmes circon(s)(r)i(t)s, le statut de l’écrivain (« à vue de texte »), « une brève histoire du roman machinal », l’apparition de Duras, les salons, les « histoires d’écrivains », les listes chères (à Bretonnière, Perec...), le statut du poète et autre « carnaval du livre », Allard veut, en bon oulipien, épuiser le sujet, en donner tout le suc, l’irrésistible moelle :
« Tu t’es vu quand t’as lu ! » (p.76) - « Cet auteur marron ne publie que ses chutes de feuilles » (p.67) - « D’une plaquette à l’autre, le poète vainc sa maladie du sens » (p.53) - « Ce poète périclite, il se met tout doucement à écrire des nouvelles » (p.49) - « Le poète qui prend la prose s’expose à la tentation romanesque » - « Dans la vie de Céline, il y a beaucoup de points de suspicion » (p.39).
On n’en finirait pas d’extraire de ce livre qui a pour seule mission, je crois, de rire d’une profession qui parfois s’y croit, se crucifie à s’y croire, prend pose pour un brin de prose, dès lors, les vacheries sont bienvenues : « Quand j’écris, mon éditeur aime me caresser la main. Cela ne me dérange pas car j’écris mes livres avec les pieds » (p.60).
Et les constats - d’échec, de carrière, de genre maudit - pleuvent comme des alarmes : « Depuis que je n’ai plus de veine avec les éditeurs, je me fais un sang d’encre » (p.60).
Il y a de quoi grappiller, de quoi susciter des réflexions, de quoi enregistrer des bons mots (qui n’en sont pas seulement). Allard a trouvé un bon filon : inépuisable.

(Eric Allard : « Les écrivains nuisent gravement à la littérature ». collection P’tits Cactus #37, 94 pages, 9 € Ed. Cactus Inébranlable )



Florence Noël : « L’étrangère »



p.14 : « il y a grande douceur/ à aimer secrètement« 
p.44 : « il faut manger/ des morts/ l’ultime rime »
p.65 : « naître/ ce mot à couper le souffle/ dans son écrin de hurlements. » ...sont de bons exemples d’une écriture que resserre l’exigence.
Dès l’incipit, la poète signe son vif attachement à vie et mort : « parfois / je séjourne comme / les morts / la tête obstinément fixée vers le ciel »(p.11). Jusqu’au bout, la mort est une compagne d’ « âpre solitude » (p.82, ultime poème). Entre les deux, une manière personnelle de tutoyer l’amertume, le regret, le remords : « j’ai pavé mon allée de remords » (p.72).
Parfois le souvenir de Mimy Kinet affleure : réminiscence dans « car s’ils savaient/ à quelle hauteur/ je danse » (p.60). Parfois, les aveux signent une crudité bien franche : « je suis une malade / chronique / d’un temps fiché / comme une aiguille » (p.53).
La densité voisine avec la lucidité foncière : « peut-être qu’un jour / elle élira les seuls mots / nécessaires // pour qu’ils la réconcilient / d’un regard » (p.28).
L’ironie la cingle en premier : « c’est un peu fou d’inexister / avec tant de ferveur / de densité / rêveuse // ça doit être cela, ce sourire / parfois » (p.24).
Les dessins légers, élégants et originaux de Sylvie Durbec insèrent une distance bienvenue, comme si l’âpreté voulue des poèmes devait être d’office contrebalancée.
Les nombreux vocatifs cachés ou directs mettent le lecteur dans la poche empathique d’un univers décrit au sceau de la vigilante nudité à se dire : « dans ce qu’il reste / d’aujourd’hui / je ne dirai plus rien / j’ai appris beaucoup de / votre jeunesse » (p.52).
Oui, « l’âme (est) transparente » (p.63) et le lecteur en permanente tension. Un beau deuxième livre de poèmes.

(Florence Noël : « L’étrangère, » éd. bleu d’encre, 2017, 86p., 12€.)



David Besschops : « Avec un orgasme sur la tête en guise de bonnet d’âne ».



C’est un tout petit livre, une plaquette de 28 pages, et pourtant que de souffle, de vie, d’audace et d’acuité dans cette prose poétique, qui semble d’écriture automatique, qui recèle des fulgurances, des trouvailles à faire pâlir les poètes du dimanche.
D.B. déroule le « ruban » noir, très noir de sa vie en altérité, puisque l’autre est au cœur (sang, corps, sexe ...) de ses textes. Et la douleur, en sus.
Il faut être D.B. vraiment pour oser « une formule qui change les plaies en douleur de plaisance », puisque « la routine se déhanche », parce que « dans la boîte à pluie l’après-midi quoi que j’intente je ne parviens pas à ôter la luminescence qui te nimbe ».
L’autre, sujet de ce mini-recueil (mais combien essentiel, quoique tissé de seulement quatorze pages de textes !), « cette altérité pareille à un inconnu qui rentrerait du travail s’assoirait dans ma tête déplierait son journal ».
Les fulgurances sont d’un grand poète : « par couardise je porte une vie parallèle sous ma souffrance » (digne d’un Ungaretti). Ou : « Je fais une course avec qui lorsque je cours à ma perte ». Ou : « Je m’éveille avec des mains trop larges pour nous ».
Les trouvailles (quoique, après tant de livres que j’ai épouillés de D.B, je dusse être averti) fusent et la chute réserve « un enfant » « à l’intersection de l’autre et de ses propres illusions », « l’enfant lui-même pourrait s’y glisser se briser par inadvertance ».
On retrouve là l’aversion puissante d’un enfant à l’encontre de ses géniteurs, souvent exprimée dans d’autres livres de D.B.)
D.B. est un « idiot planté au milieu du langage ». J’ajouterai (c’est malheureusement de moi, et ça ne vaut pas l’original) : l’intelligente acuité au milieu du front en guise de pull-over réversible ou de re-volver (à l’almodovar).

(David Besschops : « Avec un orgasme sur la tête en guise de bonnet d’âne ». boumboumtraala, 2017.)
Philippe Leuckx



Lire aussi :

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Philippe Leuckx : « Effeuillement des choses vers les confins » (Michel Baglin) Lire
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Philippe Leuckx : « Carnets de Ranggen ». (Michel Baglin) Lire
Philippe Leuckx : « Selon le fleuve et la lumière » (Michel Baglin) Lire
Philippe Leuckx : « Quelques mains de poèmes » (Michel Baglin) Lire
Philippe Leuckx : « Rome à la place de ton nom » (Michel Baglin) Lire

et :

Lectures de Philippe Leuckx 2018

Lectures de Philippe Leuckx 2017

Lectures de Philippe Leuckx 2016

Lectures de Philippe Leuckx 2015

Les critiques de Philippe Leuckx (2014)

Les critiques de Philippe Leuckx (2013)



mardi 2 janvier 2018, par Philippe Leuckx

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Philippe Leuckx


Philippe Leuckx est né le 22 décembre 1955 à Havay (Hainaut belge).
Licence en philologie romane et baccalauréat spécial en philosophie. Mémoire consacré à Proust. Professeur d’histoire de l’art, de français et de philosophie en classes terminales.
Il est membre de l’Association des Écrivains Belges, de la Scam.
Auteur d’une trentaine de livres et plaquettes de poésie et de plusieurs monographies.
Critique, il est collaborateur régulier dune dizaine de revues littéraires (Le Journal des poètes, Bleu d’encre, Francophonie Vivante, Reflets Wallonie-Bruxelles...) et de blogs (poezibao, Les Belles Phrases, Sources, Les Carnets d’Eucharis...)
Écrivain-résident à l’Academia Belgica de Rome (2003, 2005, 2007).



Une sélection d’ouvrages

Une ombreuse solitude (L’Arbre à paroles, 1994),
Le fraudeur de poèmes (Tétras Lyre, 1996),
Une espèce de tourment ? (L’Arbre à paroles, 1998),
Touché cœur (L’Arbre à paroles, 2002),
Rome rumeurs nomades (Le Coudrier, 2008),
Étymologie du cœur (Encres vives, 2008),
Selon le fleuve et la lumière (Le Coudrier, 2010),
Un piéton à Barcelone (Encres vives, 2012),
D’enfances (Le Coudrier, 2012),
Au plus près (Editions du Cygne, 2012),
Quelques mains de poèmes (L’Arbre à paroles, 2012),
Dix fragments de terre commune (La Porte, 2013)...

Prix Emma-Martin 2011. Prix Gros Sel 2012.



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