« – Raconte, ça te soulagera, ils disent. Tu parles ! À tantôt soixante piges, après s’être enfilé tout le sale boulot de vivre jusque-là, surtout quand on a commencé croupignoteux comme moi, et devoir encore buriner dur dans la clownerie pour tenter de faire bouillir l’amère marmite du quotidien, à peine de-ci de-là un instant pour trinquer un coup tranquille entre copains en guise de maigre consolation, vous pouvez imaginer que ce n’est pas dégoiser à l’infini toujours les mêmes salades sur mes interminables tourments et traques multiples qui va pouvoir m’alléger l’âme de tous les crimes et pataquès alentour. »
Voilà, l’affaire est lancée. Et Pierre Autin-Grenier avec, puisque c’est son dernier bouquin qui commence ainsi. Il est presque inutile de le préciser d’ailleurs, on le reconnaît à la verve, au style, et à ses thèmes de prédilection : le sale boulot de vivre et l’amère marmite du quotidien, l’humour noir et le rire jaune de la « clownerie » quasi métaphysique, les comptes à régler avec les crimes du monde contemporain et les verres partagés entre copains – tout cela est signé ! Et l’on sait qu’on est parti pour une sacrée tournée !
D’autant que les rois de ce nouvel opus sont les bistrots… Pardon : un bistrot, la « Friterie-bar Brunetti », celle-là même où l’auteur fit ses universités dans les années soixante, où il croisa les personnages pittoresques avec lesquels il nous invite à trinquer, où il prit sans doute le goût du chablis et des « forts parfums d’insurrection ».
Les lecteurs de Je ne suis pas un héros (L’Arpenteur, 1993, Folio n° 3798), Toute une vie bien ratée (L’Arpenteur, 1997, Folio n° 3195) ou de L’éternité est inutile (L’Arpenteur, 2002) ne seront pas dépaysés : le même regard est porté sur l’enfance, la société moderne qui expulse toute poésie du quotidien, la prise en main de nos vies par l’idéologie bourgeoise, les petits bonheurs et l’amitié qui sauvent pas mal de choses. Mieux même : ils accompliront comme un retour aux sources : ce livre-là raconte en somme les origines poétiques et anarchistes d’Autin-Grenier et aurait pu annoncer tous les autres… Avec, en prime, une belle et convaincante défense (illustrations à la clef) de ces lieux chaleureux et libres comme la Friterie-bar Brunetti, « un de ces bistrots qui parvient quand même à faire tenir debout ensemble un certain nombre de vies ».

- Pierre Autin-Grenier avec Jean-Jacques Marimbert et Michel Baglin, à Carpentras, été 2000
Parler d’un ton désabusé serait un euphémisme. Ou plutôt une erreur : sans doute l’optimisme n’est pas servi au comptoir de cette friterie, mais le regard d’Autin-Grenier est toujours fraternel pour les compères du coin, de Renée la bistrotière au grand Raymond ou à Madame Loulou, un peu péripatéticienne sur les bords. Et ses coups de déprime débouchent sur de saines colères.
Et puis, et puis, il y a le style Autin-Grenier, au moins aussi important que ce qu’il raconte et qui emporte tout, fait tout passer, au fil d’un verbe gouleyant à souhait.
