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Jacques Ibanès

« Victor Hugo n’a pas vu la Sainte-Victoire »

Un entretien avec un passionné des livres

1839, Hugo et Juliette Drouet gagnent le Sud de la France. Jacques Ibanès les accompagne un bout de chemin, puis se lance sur d’autres traces, celle de Cézanne, de Colette, de jacqueline de Romilly et... de sa propre enfance.
Entretien



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(Fauves éditions. 108 pages. 14 euros)

Après Giono, Apollinaire, Tolstoï et quelques autres – et après avoir mis en musique et en voix de nombreux poètes – l’écrivain et chanteur Jacques Ibanès se penche cette fois sur Hugo.

Assez brièvement en vérité, car le bon Victor n’a pas remarqué la Sainte-Victoire dont il est beaucoup question ici, mais il est allé à Aix-en-Provence avec Juliette Drouet en 1839 et cette évocation est prétexte pour notre auteur à croiser des écrivains et des artistes qu’il aime et qui l’ont toujours accompagné, de Cézanne à Jacqueline de Romilly, de Colette à Hemingway, d’Homère à son cher Giono.

Comme il l’avait fait dans de précédents ouvrages, « le Voyage à Manosque  » ou « L’Année d’Apollinaire », il entrelace le récit des pérégrinations de ses auteurs de prédilections les souvenirs de sa propre enfance en Provence, mêlant parfois le tragique aux paysages lumineux et les réflexions sur la création à l’évocation de la beauté du monde.



Un entretien avec Jacques Ibanès


Michel Baglin.- Tu as consacré des livres à Giono, à Apollinaire, à Tolstoï - à travers son secrétaire que tu as connu – et tu as mis en musique bien d’autres auteurs. Cette fois, c’est Hugo qui s’invite sous ta plume… Quelle place tient-il dans ton Panthéon ?

J’ai découvert Hugo très tôt avec « Les Misérables » que j’ai lu dans la version intégrale à l’âge de 9 ans ! J’avais une admiration sans borne pour cet auteur dont j’entrepris par la suite de lire l’intégralité de l’œuvre. Après quoi, je m’en suis détaché en ne conservant plus sous la main que « Choses vues », un recueil posthume de ses carnets où il notait pêle-mêle des impressions, de petits faits vrais, des descriptions de voyages. Et des réflexions qui sont tout à la fois un trésor d’érudition, de verve, de profondeur et de modernité. C’est le génie en action curieux de tout, notant les choses les plus anodines comme les plus sublimes et les reliant parfois pour leur donner du sens.

La Sainte-Victoire est bien présente dans ton livre mais si Hugo ne l’a pas vue, c’est, dis-tu, qu’elle n’existait pas avant que Cézanne ne la célèbre. Serait-ce la littérature, et plus généralement les arts, qui rendent les choses et les êtres visibles ?

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La montagne Sainte-Victoire par Paul Cézanne

Lorsqu’Hugo longe la Sainte-Victoire, lui pourtant si attentif à consigner le moindre détail, à compter les arches des ponts, à noter la couleur des chevaux, eh bien il ne dit pas un mot sur la montagne qui domine la ville d’Aix. Il est passé devant cette masse sans la voir ! Ses prédécesseurs avaient fait de même et c’est à partir de Cézanne qu’elle s’impose à tous comme une évidence. Comme s’imposent le lac de Genève après Rousseau, la Haute-Provence après Giono, ou la Brière après Cadou…
C’est que les créateurs nous donnent à voir les choses, à prendre conscience de leur présence et de ce que nous appelons la beauté. Ils sont en quelque sorte des intercesseurs qui les dévoilent aux ignorants que nous sommes. Des inventeurs, au sens archéologique du terme.

Au fait, pour toi, que représente cette sacrée montagne ?

Sa morphologie et son assemblage tellurique en font véritablement un personnage qui change en permanence selon l’angle d’où on la voit et les jeux incessants de la lumière. Avec un tel sujet Cézanne était sûr de peindre chaque fois un modèle différent qui contenait tout un monde, qu’il pouvait confronter à son monde intérieur.
Cette montagne, je l’ai eue sous les yeux durant toute ma jeunesse. Elle faisait partie intégrante de moi-même, un peu à la façon d’un être familier. Sacrée montagne, voire montagne sacrée dans le sens où, comme sur la plupart des hauteurs, on avait érigé depuis la nuit des temps un temple à son sommet, puis par la suite un édifice chrétien…

Et la Provence de ton enfance ?

Je l’ai découverte à l’âge de trois ans. Ma mère avait quitté le domicile conjugal de l’autre côté de la Méditerranée et s’était installée avec moi. Mais la découverte de la Provence est intimement liée à la connaissance que je fis en même temps de l’être que j’ai le plus admiré dans ma vie : Pierrot mon beau-père, à qui ce livre est dédié. Pour moi, il est demeuré jusqu’au bout le héros de mon enfance, une sorte d’Ulysse qui partait sur tous les continents et finissait toujours par revenir. Il continuait de m’accompagner et de me raconter les histoires fabuleuses de sa vie au moment où j’écrivais ce récit. Il allait sur ses cent ans. Et juste après que j’aie achevé mon livre, il a appareillé pour son dernier voyage.

Parmi les auteurs dont tu parles ici, il y Colette et Hemingway, et Jacqueline de Romilly. Parle-nous de ton admiration et de ton affection pour eux.

Colette, je me suis vraiment mis à l’aimer en évoquant simplement son nom avec un camarade au cours d’une promenade de collégien dans la Sainte-Victoire. C’est ainsi qu’elle est devenue « la femme de ma vie » comme je le raconte dans ce récit ! Ses livres sont toujours à portée de ma main.
Quant à Hemingway, il est celui vers lequel je reviens toujours. Le grand public voit en lui une sorte de rodomont fêtard, chasseur, buveur, coureur de femme, alors qu’il est un tragique. Peut-être encore plus tragique que Faulkner.
Jacqueline de Romilly, était une « grande universitaire » comme on dit. Elle a voué sa vie à l’étude du grec et de la Grèce antique. Elle possédait une maison au cœur de la Sainte-Victoire. À l’âge de la retraite elle a écrit un livre lumineux sur la montagne, un livre-bilan, sa montagne de l’âme en quelque sorte.
J’évoque aussi d’autres personnages qui ont gravité dans les parages de la Sainte-Victoire et qui m’ont marqué : Antonin Fabre, le professeur qui a conforté mon goût de lire et Henri un artiste qui m’a transmis sans le savoir celui d’écrire.

Dans ce livre, comme dans bien d’autres, tu mêles l’histoire littéraire et l’histoire personnelle, en l’occurrence ici celle de ton enfance à Aix-en-Provence. C’est donc là un mode de narration que tu privilégies ?

La littérature a toujours fait partie intégrante de mon existence. Pour moi, lire, c’est vivre plus intensément. C’est « multiplier la vie » comme l’a joliment écrit Jacques Laurent. Une multitude de livres m’habitent depuis l’enfance et c’est donc de façon « naturelle » que j’entretiens un dialogue constant avec les auteurs. Il m’est impossible de les séparer de ma propre histoire puisqu’ils sont les meilleurs de mes amis. Ils m’accompagnent donc fidèlement dans mon histoire personnelle. Ils sont pour moi le grand remède.

En filigrane de ce livre, mais aussi de certains de ceux qui l’ont précédé, une douleur ancienne se fait jour, liée à la mort d’êtres chers. Ton livre se clôt même de façon assez abrupte sur une sorte de parabole qui touche à la condition humaine et aux blessures qu’elle laisse en chacun. Sans entrer dans les confidences – je connais ta pudeur – penses-tu que tu te livres et délivres un peu plus à chaque livre ?

Quand j’ai achevé ce livre, j’ai réalisé que je ne l’avais écrit que pour parvenir au dernier épisode. Lequel se rattache au début.
Je crois que tout auteur ne fait que se livrer et se délivrer. Tout écrit, sous divers masques, est constamment autobiographique.

Sur quoi (ou sur qui) travailles tu actuellement ?
Foucault disait qu’on ne finit un livre que lorsqu’on en a commencé un autre. Et c’est un peu vrai. J’ai mis un point final à celui-ci lorsque j’ai eu envie d’évoquer ma traversée des Alpes en compagnie de Marc-Aurèle et de Sénèque, deux de mes maîtres.
Et si j’aime les longues randonnées, je prise aussi les balades minuscules dans ma ville de Narbonne, à la façon d’un Sansot ou d’un Taniguchi. Aussi, j’ai commencé à écrire d’un pas tranquille « Le promeneur narbonnais ».
Autre travail en cours de l’ordre de la poésie et de la chanson : un hommage à Jean-Claude Izzo, poète et auteur de polars marseillais. Total Izzo sera décliné dès cet automne avec le contrebassiste Jonathan Bastianelli.

(Avril 2018)



jeudi 19 avril 2018, par Michel Baglin

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Jacques Ibanès :
« Victor Hugo n’a pas vu la Sainte-Victoire  »

(108 pages. 14 euros).
Fauves éditions



Jacques Ibanès

La voix et les chemins de la poésie

Guitariste-chanteur-compositeur et récitant, Jacques Ibanès a mis en musique et interprété de très nombreux poètes, repris les chansons des grands aînés (Brassens, Lapointe, Brel, Ferrat, Leclerc etc.), des contemporains (H.Martin, A.Leprest, G.Lèbre, P.Conte, G.Testa), écrit une centaine de chansons originales et dit les textes des auteurs qu’il apprécie.
On peut l’écouter ici

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130 pages. 12 euros. Editions Langage-Tangage. www.langage-tangage.com



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